mardi 13 janvier 2015

De la bienveillance à l'école...


Parfois, je me sens lasse. Lasse de rendre des livrets d’évaluation à des parents qui sont nerveux et qui, en fonction de ce que je vais leur dire de ce que fait leur enfant en classe, vont récompenser ou punir leur enfant. Lasse de faire correspondre à des enfants un hypocrite code couleur - parce que, quelle que soit la signification que l'on mette derrière, ce qui est interprété par les parents est souvent la même chose : rouge pour celui qui aurait eu un bonnet d’âne en un autre temps, vert pour celui qui aurait eu son portrait affiché dans un cadre avec des palmes. Lasse que les parents pensent que ce que je leur dis, c’est ce que vaut leur enfant. Si l’on était dans une société bienveillante, les parents ne pourraient pas être inquiets lors de cet entretien, tout simplement parce qu’on n’aurait pas l’air de juger leur enfant, et, quelque part, au travers de leur enfant, de les juger eux.

Surtout, n’oubliez jamais : le livret d’évaluation que vous tenez entre vos mains définit ce que votre enfant, à un instant précis, a réussi à faire de ce que l’on cherche à lui apprendre à l’école. Ce livret ne dit pas qui il est, ni quelle valeur il a. Que les compétences soient toutes atteintes ne dit pas qu’il est une bonne personne. Que les compétences soient toutes non atteintes ne dit pas qu’il est une mauvaise personne. Cela dit tout simplement que, pour l’instant, il est capable, ou non, d’atteindre certaines compétences qu’on lui demande d’atteindre. Cela ne change rien à sa personne, ni à sa personnalité. La seule façon dont ce livret pourrait influer sur sa personnalité serait le regard que vous porterez dessus. Si vous vous montrez déçu de sa personne parce qu’il n’a pas atteint toutes les compétences voulues, il le sentira, il se sentira mauvais, et il est plausible qu’il reste marqué par cette déception. Il pensera, probablement toute sa vie, qu’il est nul, qu’il est mauvais en classe, et que, donc, ça fait de lui une personne peu intéressante, voire peu importante. Si vous regardez ce livret comme rien d’autre que ce qu’il est réellement, c’est-à-dire : un bilan de ce que votre enfant sait faire à un instant T de son parcours scolaire,  alors vous continuerez de regarder votre enfant avec amour. Il n’atteint pas telle ou telle compétence : quelle importance ? Il reste votre enfant, l’objet de votre amour inconditionnel. Il a tout son temps, il finira tôt ou tard par savoir compter et écrire son prénom en écriture cursive.  A moins d’un handicap, il y parviendra un jour ou l’autre. Alors pourquoi s’angoisser ? 

Le livret scolaire d’un enfant, bien souvent, influence grandement le regard que l’on porte sur lui. Il ne devrait rien en être. J’ai entendu dire, parfois, que l’on sait déjà dès la maternelle qui réussira à l’école, et qui ne réussira pas. S’est-on seulement demandé l’effet que peuvent avoir de telles prédictions sur des élèves ? Souvenons-nous que les enfants, inconsciemment, se conforment à ce que l’on attend d’eux. C’est la raison pour laquelle, quoi que me disent les maîtresses précédentes, j’essaie autant que je peux de porter un regard neuf sur chaque enfant qui entre dans ma classe. Il est excellent ? Il ne réussit rien ? Peu m'importe. J’accueille l’enfant dans ma classe, comme il est : un enfant, une petite merveille de la nature, un trésor, qui a, peut-être, des compétences scolaires – ou non, mais qui a, surtout, en lui, une âme, un cœur, une beauté intrinsèque, et un besoin d’être aimé et reconnu qui lui sont vitaux. Et, pour ma part, cultiver la beauté que chaque enfant a en lui, est une priorité absolue, qui passe bien avant le fait de savoir compter ou de savoir écrire. Compter ou écrire, il saura le faire un jour. Se regarder avec amour et bienveillance, c’est moins sûr. Un enfant qui se sent bien, qui ne se sent aucune pression sur les épaules, un enfant à qui l’on fait confiance pour savoir, lui, à quel moment il est prêt pour telle ou telle acquisition, apprendra, à mon avis, plus facilement que si l’on essaie à tout prix de lui faire ingurgiter des savoirs pour lesquels il n’est pas prêt. On s’acharnera sur lui, lui se sentira stressé et perdu, ne comprendra pas pourquoi les autres y arrivent et pas lui, se regardera comme mauvais par rapport aux autres, et en plus, nous, on s’énervera pour rien, parce que s’il n’est pas prêt, il n’est pas prêt. 

Attention à ne pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : je ne suis pas en train de fustiger l’école ou l’instruction. Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faille rien apprendre aux enfants. L’éducation, l’instruction sont importantes. Les effroyables événements des derniers jours nous l’ont bien rappelé. Pour autant, je suis contre l’instruction-gavage des enfants. Je suis pour que chaque enfant ait la possibilité d’évoluer à son propre rythme. Certains apprendront très vite : formidable, soutenons-les et aidons-les à évoluer dans leur rythme rapide. D’autres apprendront à une petite vitesse de croisière : formidable, soutenons-les et aidons-les à évoluer dans leur rythme de croisière. D’autres enfin, auront besoin de temps pour apprendre : formidable, soutenons-les et aidons-les à évoluer à leur rythme lent ! Et, surtout, n’oublions pas qu’un enfant qui apprend vite n’est pas « meilleur » qu’un enfant qui apprend lentement : il est juste plus rapide, ça ne change rien à la valeur de l’un, ni de l’autre. Notons bien, au passage, que rares sont les enfants qui avancent au même rythme sur chacune des compétences qu’on leur propose : certains iront très vite pour comprendre les compétences de numération, mais auront besoin de plus de temps pour apprendre le nom des lettres, ou vice-versa. Que chacun puisse bénéficier d’un rythme adapté pour chacune de ses acquisitions : c’est cette position que je défends. Car si l’on accepte que chaque enfant a son propre rythme pour chacune des compétences qu’on souhaite lui faire travailler, alors on est dans le respect du rythme de l’enfant – et ce n’est pas un changement d’emploi du temps qui nous permettra d’être dans le respect de ce rythme. On respecte chaque enfant dans son unicité, on ne cherche pas à en faire un mouton qui va suivre les autres coûte que coûte.

En leur temps, Rousseau, Diderot ou encore Condorcet, ont plaidé pour l’instruction. Ils avaient à cœur que chaque personne puisse avoir l’instruction nécessaire pour pouvoir réfléchir par lui-même et agir en citoyen éclairé. Oui, mille fois oui ! L’instruction est nécessaire. Mais pas à n’importe quel prix ! Nous sommes passés d’un manque d’instruction déplorable il y a quelques siècles, à un gavage industriel et irrespectueux aujourd’hui.

Rappelons-nous la fameuse maxime attribuée à Rabelais, que tout le monde cite à qui mieux-mieux : « un enfant n’est pas un vase que l’on remplit, mais un feu que l’on allume ». Tout le monde se targue de cette spécificité de l’école… mais dans les faits, on remplit des vases à longueurs de journées, parce qu’il faut boucler des programmes surchargés, dans des classes bondées, et que l’on n’a pas le temps d’allumer des feux tous les jours. Parce qu’allumer un feu, ça prend du temps ; l’entretenir, ça se soigne, ça se nourrit. Et si on veut vraiment allumer un feu en chacun des élèves, alors il nous faut prendre le temps qu’il faut, et non pas se presser comme on le fait trop souvent.

On doit évaluer nos élèves pour chacune des compétences du programme. Mais qu’est-ce que ça veut dire, « évaluer » les élèves ? Qu’on le veuille ou non, ça revient à leur donner une valeur en fonction de ce qu’ils savent faire ou non. Si l’on se penche sur les travaux de Maria Montessori, l’on découvrira que chaque enfant évolue à son propre rythme dans différents domaines ; il n’y a pas une progression linéaire que tout un chacun suit immuablement depuis la nuit des temps. Alors quoi ? On les évalue en fonction de quoi ? D’une norme ? Sous prétexte que nombre d’enfants sont capables de faire certaines choses à un certain âge, on estime que ceux qui n’y parviennent pas sont « en échec ». Et si on se disait tout simplement : il n’est pas encore prêt à cela. Il est prêt à plein d’autres choses. Il sait probablement faire des choses que d’autres ne savent pas faire. Mais ça, on ne le voit pas, parce qu’on ne l’évalue pas.  Tout ce qu’on voit, tout ce qu’on pointe, c’est ce qu’il ne sait pas faire. N’oublions pas : il ne sait pas ENCORE le faire. Mais tôt ou tard, il saura. Si on lui en laisse le temps.  


Si l’évaluation était utile, elle servirait à montrer où en est chacun. Elle ne serait pas une sanction, mais un outil d’aide pour les enseignants, pour savoir où en est chaque élève et comment l’enseignant peut être présent pour chacun. Elle ne servirait pas à dire « oh là là, il est en retard ! », puisqu’il n’y aurait pas un couperet qui tomberait, on n’attendrait pas des enfants qu’ils sachent tous faire la même chose au même moment. On prendrait juste l’enfant pour ce qu’il est, dans sa dimension humaine, et on l’aiderait à grandir dans le respect de son propre rythme. 

On a supprimé les redoublements sous prétexte que ce n’est pas efficace la plupart du temps. Et donc ? Laisser passer un enfant qui n’a pas les prérequis pour suivre dans la classe suivante, c’est efficace ? On l’enferme, on l’étouffe, on lui montre à quel point il a du mal, on le laisse en souffrance. Ensuite, on l’évalue, bien sûr, et on dit à ses parents qu’il est en difficulté. Et ainsi de suite, de classe en classe, l’enfant passe, traînant toujours plus de difficultés, mais personne ne s’en inquiète. De toute façon, il est estampillé « en difficulté », alors cela nous dédouane. Ce n’est pas notre faute, on n’y est pour rien s’il n’y arrive pas. Voilà une violence que l’on fait quotidiennement à une myriade d’enfants, qui grandissent et se construisent sur ces deux mots : « en difficulté ». Arrivés à l’âge adulte, cela donnera des personnes ayant une piètre estime d’elles-mêmes, ce qui peut se traduire par différents comportements : ils peuvent par exemple être prostrés, simplement réservés – sûrs de leur valeur proche de zéro – , ou alors très expansifs – pour compenser – ou encore rebelles et en colère contre une société qui ne les a pas laissés s’exprimer, qui ne les a pas respectés étant enfants - la liste n'est évidemment pas exhaustive. Certains se seront accrochés, auront relevé la tête, et, au prix d’efforts démesurés, auront fini par réussir, après s’être pris des remarques désobligeantes en grand nombre tout au long de leur scolarité. Parmi ceux-là, certains, inévitablement, penseront – avec sincérité ! – « heureusement qu’on m’a instruit à la dure / heureusement qu’on m’a fait du mal / heureusement qu’on m’a remué, sinon je n’en serais pas où j’en suis aujourd’hui ! ». On objectera que je vis au pays des Bisounours, que, si certains ont besoin de douceur, beaucoup ont besoin de coups ou de violence verbale pour y arriver, que c’est comme ça qu’ils fonctionnent et pas autrement. A d’autres ! La violence n’a jamais été un besoin intrinsèque à l’être humain. Le respect, oui. On me dira ce qu’on voudra, je reste persuadée qu’un enfant qui est respecté, à qui on laisse le temps d’acquérir en douceur les notions pour lesquelles il est prêt, apprendra aussi bien qu’un enfant à qui on fera violence, mais le premier y gagnera estime de lui-même et confiance en lui, là où l’autre, victime d’un syndrome qui me fait penser à celui de Stockholm, aura une estime de lui-même suffisamment abîmée pour penser en toute sincérité que tout ce qu’il sait faire aujourd’hui n’est aucunement dû à lui-même, puisqu’il est persuadé d’être incapable de travailler seul sans recevoir de motivation extérieure – motivation qui se traduit par des injonctions assorties de punitions verbales ou physiques – mais qu’il doit bien tout ce qu’il sait à d’autres, à des bourreaux qui l’ont mené « à la dure ». 

Pour ma part, j’ai, chevillée au corps, l’idée selon laquelle notre responsabilité d’enseignants, et tout particulièrement dans la prime enfance, est immense. De notre comportement vis-à-vis d’eux dépend la confiance qu’ils se feront à l’école, et en partie aussi, celle qu’ils se feront dans la vie. Je ne dis pas qu’il ne faut pas « pousser » des enfants qui auraient tendance à dormir sur leurs lauriers. Il faudrait juste sentir les besoins de chacun, et comprendre chaque enfant, pour l’aider au mieux en fonction de ce qu’il est. Mais ça, ça ne pourrait se faire qu’avec une vraie formation, qui non seulement nous aiderait à trouver notre propre façon d’enseigner, mais qui tiendrait aussi compte de la dimension psychologique indissociable de notre métier. Je ne dis pas non plus que nous sommes responsables de tout : le comportement des parents est évidemment primordial pour le bien-être des enfants, et le respect dont je parle pour ce qui concerne l’école, est évidemment valable également à la maison. Mais il faut que l’on prenne conscience, nous, enseignants, que la façon dont nous parlons aux parents au sujet de leurs enfants, si elle ne fait pas tout, va aussi influer sur le regard qu’ils porteront sur eux, et donc le comportement qu’ils auront vis-à-vis d’eux. Notre attitude peut renforcer un regard négatif sur un enfant, ou même le provoquer. 
 

Le projet de nouveaux programmes pour la maternelle parle justement de bienveillance. Fort bien ! Je suis ravie de lire ces mots. Pourtant, à mon sens, la bienveillance ne devrait même pas figurer dans les programmes, tant elle devrait aller de soi ! Pour moi, elle est une base, elle est la fondation sur laquelle je construis ma vie de classe au jour le jour. Elle devrait, en revanche, faire partie du programme de formation des enseignants. Elle devrait être une condition sine qua non pour obtenir le droit d’enseigner. Maintenant, voilà qui est louable de la formuler clairement dans les programmes, je souligne l’effort et, quelque part, l’avancée puisque, même si cela me semble simplement enfoncer une porte ouverte, le fait qu’elle soit intégrée dans les programmes montre qu’il était nécessaire de le faire pour que la plupart des enseignants prennent conscience de cette dimension indispensable à notre métier, et s’y mettent s’ils ne la pratiquent pas encore. Toutefois, s’il est positif de l’écrire, ne serait-il pas plus efficace de nous donner les outils, l’environnement qui favoriserait cette bienveillance ? Car la bienveillance est-elle réellement compatible avec des programmes identiques pour tous les enfants d’une même classe d’âge quelles que soient leurs spécificités propres ? Est-elle compatible avec des programmes toujours plus chargés à faire ingurgiter dans la même amplitude horaire pour tous, sans permettre aux plus rapides d’avancer plus rapidement, et à ceux qui ont besoin d’un peu plus de temps pour tout assimiler, de le prendre, ce temps ? Est-elle compatible avec l’évaluation dès la petite section ? Est-elle compatible avec le fait de laisser passer en classe supérieure des enfants qui n’ont pas tout assimilé des prérequis nécessaires, ce qui n’aura pour seul effet que de les mettre en difficulté et de les amener tout droit vers l’échec scolaire dont on souhaite tant se débarrasser, mais que l’on crée de toutes pièces en cautionnant ce manque de respect quotidien fait aux enfants ? Est-elle compatible avec des horaires identiques pour tous les enfants, quel que soit leur vécu, leur vie quotidienne, leur âge (mêmes horaires pour des enfants de 3 à 11 ans) ? Est-elle compatible avec des classes de 31 élèves – voire plus à certains endroits ? C’est bien de prôner la bienveillance, j’en suis ravie. Encore faudrait-il nous donner les moyens de la mettre en œuvre réellement, en situation ! Pour ma part, elle est ma base, mon socle, ma fondation, et c’est ce que je cultive avant toute autre chose depuis que j’enseigne. J’ai lu une fois : « vous avez entre les mains des enfants. Essayez de ne pas les briser ». C’est ce que je m’efforce de faire, et beaucoup d'autres enseignants aussi, jour après jour, en tâchant autant que je peux de m’adapter à chaque enfant qui passe entre mes mains pour tirer le meilleur de lui-même avec les conditions qui me sont imposées. Je n’y arrive pas toujours, bien sûr. Mais j’essaie de toutes mes forces.
Alors s’il vous plaît, parents de tous horizons, lorsque vous venez vers nous, enseignants, pour récupérer le livret d’évaluation de votre enfant, soyez détendus. Quoi qu’ait fait votre enfant à l’école, il restera votre enfant, l’objet de votre affection sans limite, cette petite merveille de la nature qui méritera, encore et toujours, toute votre attention bienveillante. Il ne faudra pas penser qu’il est incapable ou mauvais. Il faudra juste comprendre que, à un instant T, il n’a pas su faire quelque chose qu’on lui demandait. Et qu’il y arrivera d’autant mieux et d’autant plus vite que vous le soutiendrez de tout votre amour. Et, surtout, n’oubliez jamais : il est une belle personne, quels que soient ses résultats scolaires. Son livret ne le définit pas, lui.

mercredi 7 janvier 2015

Charlie...

Cabu est mort. 
...
Quoi ? 

CABU EST MORT, je te dis !

Cabu ? Cabu, avec ses lunettes rondes et son air gentil ? Cabu, qui, quand j'étais petite, dessinait Dorothée et la faisait enrager en lui dessinant un nez long comme ça ? Non. Cabu ne peut pas être mort, tu dois te tromper! 




Et pourtant, il ne se trompe pas. Cabu est mort. Et Wolinski, aussi. Et Charb, et Tignous, et Bernard Maris. Et 7 autres encore, dont on ne connaît pas les noms. 12 morts. Pour l'instant. Car il y a aussi des blessés, dont certains "extrêmement graves". 

Et pourquoi sont-ils morts ? Parce qu'ils avaient dessiné. Ils avaient DESSINE ! 

N'est-ce pas complètement absurde ? Mourir pour quelques dessins ? 

Alors, certes, ces dessins n'étaient pas tendres. Certes, ces dessins dérangeaient. Certes, ces dessins dénonçaient. Mais cela restait des dessins ! Le crayon et les pinceaux n'ont jamais tué qui que ce soit. Quoi que contiennent ces dessins, que l'on soit d'accord ou non avec ce qu'ils représentent, avec ce qu'ils dénoncent, avec ce qu'ils critiquent, rien, au grand jamais, ne justifie d'assassiner violemment leurs auteurs ! 

Un point en particulier m'atterre. Les responsables de ces morts injustes se disent "croyants". Je m'interroge. Croire en un Dieu, quel qu'il soit, n'est-ce pas, entre autres, croire à la vie ? Croire à la beauté de l'humain ? Se battre pour ce Dieu, n'est-ce pas se battre pour que les hommes cessent les conflits ? Pour que l'humanité, enfin, se réveille et voie toute la beauté de la Vie ? Pour que l'humanité croie en elle et prenne soin d'elle ? Je ne crois pas que ces hommes croient réellement en le Dieu qu'ils défendent. Je crois que ces hommes ont des lunettes atrocement mal lavées. Ils ont compris de travers. Ce n'est pas ça, la religion ! 

Et puis, ils disent qu'ils vengent leur Dieu. Mais leur Dieu n'a pas besoin d'être vengé, puisqu'il n'a pas été attaqué. A moins que je me trompe et que je n'aie pas vu les dessins incriminés, mais, pour ceux que j'ai vus, ils ne visaient aucunement un Dieu quel qu'il soit : ils visaient, justement, les êtres qui adulent leur Dieu de façon pathologique, n'hésitant pas à commettre des horreurs au nom de ce Dieu. En un mot : ils dénonçaient le genre de personnes qui sont capables d'actes aussi atroces que ceux qui viennent de se produire. Je suis persuadée que leur Dieu n'approuve pas leur conduite. Je suis persuadée qu'aucun Dieu n'accepterait que des hommes en tuent d'autres en leur nom. Je suis persuadée que leur Dieu est tout amour, et qu'il est consterné que des hommes puissent faire subir de telles violences à d'autres hommes, et cela en Son nom ! 

Quand je vois ce que l'être humain est capable de faire de beau, de joyeux, de lumineux, je suis abasourdie à chaque fois qu'une autre partie de l'humanité s'abaisse à des actes aussi sombres, tristes, odieux. Je ne comprends pas. Je suis sous le choc. 

Je pense à Cabu, Wolinski et les autres. Je pense à leurs familles, à leurs amis. Je pense à leurs collègues, ceux qui sont blessés, ceux qui sont entre la vie et la mort, et ceux qui n'ont aucune blessure physique, mais qui vont sûrement avoir besoin de beaucoup d'aide pour surmonter un tel choc. Je pense à l'être humain, en général. Je pense à cette atteinte à notre droit de croire en la beauté de l'être humain. Je voudrais encourager à garder la paix en notre coeur. La haine appelle la haine. Je suis choquée, mais haïr ne résoudra rien. Au contraire, la paix, l'amour, la lumière apporteront davantage à l'humanité. Je pense à nos frères musulmans, qui risquent de prendre de plein fouet cette attaque, qui risquent d'en subir des conséquences car malheureusement, inévitablement, certains feront forcément des amalgames. Ne mélangeons pas tout, leur religion est aussi pacifique que les autres religions, et leur religion n'est aucunement responsable de ce qui s'est passé, seuls des monstres le sont. 

Ce soir, je prie pour les victimes de ce sordide attentat, je prie pour les victimes collatérales, je prie aussi pour que les auteurs de ces attentats ouvrent les yeux, pour que la lumière atteigne leur coeur et crève leur obscurité, pour qu'ils se rendent compte de ce qu'ils ont fait. Je prie pour que d'autres, qui auraient eu envie de faire la même chose, soient touchés par l'amour de leur Dieu et comprennent que ce n'est pas ça, "croire en Dieu". Je prie pour tous les spectateurs directs ou indirects de ces actes immondes, pour qu'ils ne se laissent pas gagner par la noirceur de ces actes, pour que l'ombre ne remporte pas la victoire. Je prie pour que chacun fasse germer en son coeur une fleur de lumière, d'amour et de paix, en ayant conscience que la voie pacifique est la meilleure arme pour combattre la haine. Je prie pour que l'humanité ouvre les yeux et ne permette plus que ce genre de choses puissent arriver.