dimanche 15 novembre 2015

Paris, 13 novembre 2015

Le monde sous le choc. Paris touchée. Paris, la capitale de la France. Paris, infiltrée et blessée. Paris, cible touchée en plein cœur. A l’heure où j’écris, 129 morts, 352 blessés. La France est en deuil. Le monde est en émoi. Chacun y va de sa contribution, discours, hommages, soutiens de toutes sortes. Paris paye très cher, dit-on, mais reste debout. "Fluctuat nec mergitur", que l’on croyait à jamais liée aux Copains d’Abord de Brassens, émerge, on apprend que c’est la devise de Paris, fort à propos en ce moment : « il est battu par les flots, mais ne sombre pas ». Les hommages fleurissent, les photos de profil des réseaux sociaux se colorent en bleu-blanc-rouge, les « on n’a pas peur » se multiplient.
Et puis, au milieu de tout cela, une voix. Puis une autre. Et une autre encore.
Ces voix disent : « et nous ? »


http://partenaire-motivation.com/top-15-des-citations-de-martin-luther-king/Qui ça, « nous » ? "Nous", c'est eux : les Kenyans tombés en avril sous les tirs d’un commando d’islamistes. Eux : les Syriens aux prises avec la guerre civile depuis 2011, les civils syriens décimés par les frappes aériennes de ceux qui entendent les aider – entre autres, la France. Eux : les Libanais endeuillés jeudi dernier par l’explosion d’une bombe, « le pire attentat qu’ait connu Beyrouth depuis 1990 ». Eux : les neuf victimes d’un attentat au Burundi le week-end dernier dans un bar de la capitale. Eux : les morts camerounais frappés par un attentat-suicide orchestré par Boko-Haram. Eux : les Nigérians tués en octobre par les bombes de l’Etat Islamique. Eux : tous les « autres » morts de la planète, ceux dont on entend parler aux informations, pour lesquels on prend le temps de compatir, mais qu’on oublie vite une fois le reportage terminé.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_contre_le_terrorisme#/media/File:Islamic_terrorism.png
 Pays cibles d’attentats terroristes islamistes depuis le 11 septembre 2001
  
Pourquoi le monde s’émeut tant pour les victimes de Paris, et pourquoi le monde passe à autre chose quand il s’agit d’autres pays ? La question a été posée : est-ce parce que, là-bas, ils ont « l’habitude », alors que nous, Français, n’y sommes pas accoutumés ? Entendons-nous bien. Je ne remets pas en question l'émoi provoqué par les événements de vendredi soir. Il est normal de s'émouvoir. La question serait plutôt : est-il normal de moins s'émouvoir pour d'autres attentats tout aussi meurtriers, ailleurs dans le monde ?


Mea culpa, moi la première, j’ai été choquée d’apprendre les attentats de Paris, et pendant quelques heures, je n’ai pensé qu’à ces attentats-là, sans penser un instant à ce que vivent les personnes touchées loin d’ici. Peut-être parce que Paris est très près d’ici. Peut-être parce que j’ai lu que le frère d’un des kamikazes habite à 10 minutes de chez moi, dans la ville de mes parents, là où mes enfants vont à l’école chaque jour ? Peut-être parce que je connaissais des personnes qui auraient pu se trouver au concert du Bataclan et que je me suis inquiétée pour eux ? Peut-être parce que d’un seul coup, la violence, au lieu d’être à l’autre bout du monde, est toute proche, qu’elle approche un peu trop ma petite vie tranquille, qu’elle est susceptible d’atteindre mes proches, des personnes que je connais directement ? Sûrement parce que, d’un seul coup, la violence devient très réelle. Très concrète. Ce n’est plus une espèce de menace sourde et lointaine. Elle est là, à nos portes, elle est présente. Et, on a beau arborer fièrement « on n’a pas peur », personnellement, je ne pourrais pas en dire autant. Oui, moi, ça me fait peur. Ca me fait froid dans le dos. La guerre à l’autre bout du monde me faisait peur. Mais la violence catapultée directement ici m'effraye encore davantage. J'ai peur pour mes enfants, pour ma famille, pour mes amis, pour mes proches. 

Et d’un seul coup, je prends conscience que, tout en étant émue et attristée par la violence tout là-bas, tout en pleurant de chez moi pour les personnes mortes sous les tirs et les bombes et en m'attristant pour leurs proches qui les pleurent, je n’avais probablement pas pris la pleine mesure de ce qu’ils vivaient. Toujours pas, d’ailleurs. Mais ça devient plus palpable, nettement plus clair soudain.
http://www.w12.fr/citation-gandhi-bonheur.html 
 Et quand je vois la solidarité qui se met en place, je trouve ça très beau, mais je suis triste de voir que la même solidarité ne se met pas en place pour tous les autres peuples touchés. 

Et d’un seul coup, je prends conscience d’une chose.

Le terrorisme pourrit notre monde, certes. 
Mais l’égoïsme le gangrène également.

Cessons d’être égoïstes. Pensons aux autres. Serrons-nous les coudes. Agissons, ensemble.

 

http://www.w12.fr/citation-gandhi-bonheur.htmlChaque jour, je travaille à la paix autour de moi. Entre mes enfants. Entre mes élèves. La gestion pacifique des petits conflits du quotidien. L’éducation non-violente. La communication non-violente. J’essaie aussi d’inculquer le respect de la vie à mes enfants comme à mes élèves. Je ne suis pas une maman parfaite, loin de là, ce n'est pas mon propos ; d'ailleurs, il m’arrive bien évidemment de sortir de mes gonds, et bien plus souvent que ce que je voudrais, mais je travaille à éviter cela. Parce que pour moi, la prévention de la violence passe par l'apprentissage de la paix dès le plus jeune âge. Et des fois, quand j’entends autour de moi des parents qui disent des horreurs à leurs enfants, quand je vois des maîtresses casser l’estime de soi de leurs élèves, quand j’entends des animateurs se moquer des enfants dont ils s’occupent, ou des parents qui encouragent leurs enfants à être violents et à répondre à la violence par la violence, quand j'entends des personnes me dire que je vis au pays des Bisounours et que j'ai tort de croire que l'être humain peut être bon… des fois, oui, je désespère. Des fois, oui, je me sens bien seule dans mon combat pour la paix au quotidien. Des fois, je me dis qu’on n’est pas bien nombreux à travailler dans ce sens, à avoir conscience que frapper ou insulter son enfant n’est pas la meilleure façon d’en faire un adulte sécurisé et confiant. Des fois, je me sens bien seule et je me demande à quoi ça sert. Des fois, oui, des fois, je baisse les bras et j’ai l’impression qu’on n’y arrivera pas. 

Et puis, je vois des personnes qui font comme moi, j’entends des paroles que j’aurais pu dire, je vois des personnes qui se renseignent et essaient tout ce qu’elles peuvent - parce que essayer, même sans y arriver, c'est déjà un pas immense ! - , et là, je me dis que les choses avancent, et d’un seul coup, je me sens moins seule. J’ai vu une amie passer d’un stade où elle refusait d’entendre que notre comportement pouvait induire bien des choses dans le comportement et l’estime de soi de nos enfants. Aujourd’hui, c’est une militante peut-être encore plus fervente que moi pour le respect des enfants. Je suis contente quand je vois ça, et je suis fière de voir que le monde évolue. Et ces moments-là, je reprends courage. Oui, mon action à moi est toute petite et ne touche certes pas le monde entier. Mais je plante une graine, et je l'arrose chaque jour. Certaines vont germer et pouvoir essaimer. Et, petit à petit, tout petit pas par tout petit pas, je me dis que la paix viendra.


Et puis, je regarde ces terroristes, et je me rends compte d’une chose. Eux non plus ne sont pas nombreux. Mais ils croient fermement qu’ils peuvent y arriver. Ils y croient dur comme fer et c’est ça qui les aide à réussir leurs entreprises sanglantes. La différence se situe dans la certitude qu’ils vont réussir.


www.lesbeauxproverbes.comEt je crois que c’est ce qu’il nous manque, en général. La foi en la possibilité d’un monde en paix. Si nous nous mettons à y croire, nous aussi, nous pouvons changer le monde. Ne me dites pas que c’est une utopie, ne me dites pas que nous n’y arriverons jamais. C’est précisément parce que nous n’y croyons pas que nous n’y parvenons pas.


  


http://www.w12.fr/2/citation-gandhi-bonheur.htmlAlors croyons en la paix. Croyons en l’être humain. Croyons que, petit à petit, en étant solidaires les uns des autres, pas seulement dans le monde occidental, mais aussi avec l’ensemble des humains qui peuplent cette planète, nous pouvons faire avancer la paix.
Inspirons-nous des grands artisans de la paix : pensons à Ghandi, pensons à Martin Luther-King. Ils n’ont pas prôné la violence. Juste la paix. Et ils ont mené leur combat jusqu’au bout, sans autre arme que la paix.
Soyons solidaires, soyons ensemble, et, à la violence, opposons la paix. Ne pensons pas que nous n'en avons pas les moyens. Chacun, à notre tout petit niveau, nous pouvons faire un pas pour faire avancer la paix. Et si chacun s'y met, on se rendra compte que nous sommes nombreux, bien plus nombreux que ce que l'on pense, bien plus nombreux que les personnes qui usent de violence.
 


http://qqcitations.com/citation/195697



“La non-violence est une arme puissante et juste, qui tranche sans blesser et ennoblit l’homme qui la manie. C’est une épée qui guérit.”  Martin Luther King

“La race humaine doit sortir des conflits en rejetant la vengeance, l’agression et l’esprit de revanche. Le moyen d’en sortir est l’amour.” Martin Luther King



Prier pour Paris, oui, bien sûr, c'est une évidence. Mais, dans vos prières, n'oubliez pas les autres. Priez aussi pour eux tous. Priez pour le monde. Priez pour la paix dans le monde.


lundi 26 octobre 2015

Fred Pellerin - De peigne et de misère - Savigny le Temple, 25 octobre 2015

Une affiche aperçue dans le métro il y a quelques années... Dessus, la photo d'un jeune homme qui paraissait avoir 12 ans 1/2, petit blond aux yeux bleus, des petites lunettes rondes et un fin sourire... Je m'étais vaguement demandé qui était ce gars et ce qu'il faisait pour avoir une aussi grande affiche dans le métro, et puis ma rame était arrivée et mes pensées étaient restées sur le quai avec l'affiche.

http://www.fredpellerin.com/



Quelques années plus tard, des amies me parlent de Fred Pellerin. Le nom me dit quelque chose, et, en allant chercher loin dans mes souvenirs, je revois confusément sa tête sur l'affiche du métro. J'écoute, et j'entends des amies enthousiastes me parler de ce conteur. Ah, me dis-je : voilà, maintenant, au moins, je sais ce qu'il fait ! Il est conteur. Mais ces amies, je leur fais confiance. Si elles aiment, c'est qu'il doit être pas mal du tout, ce ptit jeune !

Alors, quand, il y a quelques semaines, un autre ami me passe une affichette annonçant Fred Pellerin dans une petite salle de spectacle pas très loin de chez moi, je ne fais ni une, ni deux, je saute sur l'occasion et je file acheter des places pour son spectacle "De peigne et de misère". 

Ce spectacle, c'était samedi soir. La petite ville ne paye pas de mine. La salle encore moins. Ca sent mauvais, les fauteuils doivent être vieux et doivent avoir emmagasiné les odeurs âcres de décennies de spectateurs se succédant soir après soir. On attend, j'avoue que je ne sais pas trop quoi penser de ma présence ici, je viens juste pour me faire une petite idée du personnage, mais je ne suis pas plus enthousiaste que ça. Je m'attends à passer un joli moment, et voilà tout. Et puis les lumières finissent par s'éteindre. La voix off nous dit, après nous avoir recommandé de rallumer nos sonneries de portable à la fin du spectacle, que si jamais un incendie se déclarait, il ne faudrait pas paniquer : il faudrait se ranger devant les portes de sortie, et ils nous appelleraient par ordre alphabétique - cela annonce le ton ! La dame juste à côté de moi me regarde d'un air affolé : "naaaan ? C'est une plaisanterie ??"... Hmmm... comment dire ?!

Arrive alors sur scène le fameux jeune homme de l'affiche. Cheveux un peu longs, blonds, en bataille. Petites lunettes rondes. Une boucle à l'oreille gauche. Visage souriant, engageant. Et il commence à parler. Ah, j'ai oublié de vous dire : il est québécois. Alors bien sûr, déjà, rien que son accent le rend d'emblée sympathique. Ses expressions aussi. Très vite, on oublie l'odeur des fauteuils. On n'est plus dans la salle. On est assis sur une montagne avec une grand-mère et un petit garçon dépeigné, et on regarde du monde passer et le soleil se lever.

Il raconte des histoires que lui racontait sa "grand-mèrosaure", qui existait déjà il y a très longtemps, bien avant les histoires. Il parle de son village natal, Saint Elie de Caxton, où les personnages caractéristiques sont bien campés, le coiffeur, le curé, le forgeron et tous les autres. Et il en parle drôlement. La plupart du temps, il garde son sérieux - tout en ne réussissant jamais complètement à empêcher ses yeux de pétiller - mais parfois, il rit, lui aussi, de bon coeur, tout content de ce qu'il vient de dire ! Il partage sa bonne humeur, il fait du bien !

On commence à sourire. Et puis on l'écoute continuer, et petit à petit, on rit. Il lâche une ou deux expressions qui n'appartiennent qu'à lui, il déforme les mots, toujours de façon subtile et amusante, manie la langue française avec brio, il raconte des choses extravagantes qui font dire à ma crédule voisine, avec presque un air de reproche dans la voix : "ooooh, mais qu'est-ce qu'il raconte ?!" ! De fil en aiguille, on se prend à suivre ses histoires, et au bout d'un moment, on se tort franchement de rire. J'en ai pleuré, pleuré tant je riais !

Mais l'habileté de Fred Pellerin va plus loin encore. Car, juste après nous avoir fait pleurer de rire, sans prévenir, il bascule d'un seul coup dans un moment tellement émouvant que les larmes qui coulent encore sur nos joues changent de goût : soudain, c'est d'émotion que l'on pleure.

http://www.fredpellerin.com/Et entre deux, il vous colle une petite chanson bien à lui, jolies paroles, jolie mélodie, qui vous entraîne un peu ailleurs le temps de reprendre son souffle avant la prochaine salve de larmes de rire. 

Et puis d'un seul coup, il salue, et là, incrédule, vous riez : ce n'est pas possible, ce n'est pas déjà fini ? Il vient à peine d'arriver ! Et pourtant, il faudra bien arrêter de rire, car non, ce n'est pas une blague : oui, le spectacle est fini. On n'a pas vu le temps passer, et pourtant, voilà déjà 1h30 qu'il est sur scène. Il vous salue de son petit sourire discret et de ses yeux rieurs. Il nous a fait passer un bon moment, mais lui aussi, on le sent, lui aussi a pris beaucoup de plaisir sur scène.

Un grand, grand spectacle. Je regrette de ne pas avoir connu ce garçon plus tôt, il est extraordinaire. Voilà bien longtemps que je n'avais pas vu un spectacle aussi drôle, fin, émouvant, beau, touchant, intelligent et subtil ! Je retournerai le voir, c'est sûr et certain !! Et je vous encourage à y aller quand il passera par chez vous. Il est épatant. Le laisser passer sans aller le voir, c'est se priver d'une excellente soirée ! 


http://www.fredpellerin.com/

samedi 2 mai 2015

Le premier jour du reste de ma vie, de Virginie Grimaldi


Rodolphe se compose un visage surpris. Il a quarante ans aujourd’hui et, il le sait, son épouse Marie lui a préparé une surprise. Dans quelques minutes, il va rentrer chez lui, ses amis vont tous crier « Surpriiiiise ! », et lui va afficher l’air de celui qui ne s’y attendait pas, comme si Marie ne lui avait pas déjà préparé une surprise pour ses vingt ans, une autre pour ses trente ans, et comme s’il ne l’avait pas surprise en train de chuchoter au téléphone « c’est une surprise ! ». Et tout se passe comme il s’y attendait, à un détail près. Une enveloppe est déposée là, dans laquelle il trouve un mot de Marie qui lui explique que, s’il voulait être surpris, il va l’être : elle part.

Nous suivons alors Marie qui, pour commencer sa nouvelle vie, part pour trois mois sur un paquebot, pour une croisière qui va lui faire faire le tour du monde. Une croisière spéciale pour personnes seules, c’est exactement ce dont elle a besoin : se retrouver toute seule avec elle-même.

Pourtant, dès le premier jour, elle fait la connaissance d’Anne, une femme d’une soixantaine d’années, d’un tempérament très anxieux, et de Camille, une jeune femme délurée de vingt ans, qui jure comme un charretier et a prévu de « se taper un mec par pays » dans ce voyage autour du monde.

Au gré de leurs pérégrinations, une solide amitié va lier ces trois femmes, et nous ferons avec elles la connaissance des autres voyageurs. Il y a l’italienne hystérique qui gâche les matinées de Marie, il y a « Milou » qui suit Camille comme son ombre, il y a l’homme aux cheveux gris, un monsieur renfrogné et solitaire, il y a Marianne qui, à 85 ans, donne une jolie leçon de vie à Marie, Camille et Anne…

L’histoire d’une quête de soi, l’histoire d’une personne qui, à 40 ans, se retourne sur son parcours et comprend que sa vie ne commence que maintenant. Marie nous entraîne dans son sillage, celui d’une femme qui plaque tout, sans peur, sans regret, et qui ose prendre sa vie en main du jour au lendemain. Une jolie histoire, à laquelle on a envie de croire. Certes pas « le » roman du siècle, mais une écriture légère, des personnages pétillants, une lecture facile. Un roman qui fait du bien.

Le sourire des femmes, de Nicolas Barreau


Aurélie est au trente-sixième dessous : Claude vient de la quitter pour une autre. Elle erre dans Paris toute la journée qui suit, ruminant sur cette histoire, et finit, un peu par hasard, dans une librairie. Elle en ressort avec un roman, qu’elle commence à lire tout de suite en entrant chez elle, et ne le referme pas avant de l’avoir fini. Elle est abasourdie. La jeune femme qui est décrite dans ce roman lui ressemble comme deux gouttes d’eau, et elle tient un restaurant qui ressemble à s’y méprendre à celui qu’elle tient. Mieux : il se nomme comme son propre restaurant, et se trouve à la même adresse !

Sans vraiment savoir ce qu’il adviendra, elle décide d’écrire à l’auteur de ce roman, un certain Robert Miller, et glisse sa lettre dans la boîte aux lettres de sa maison d’édition. Mais Robert Miller est un peu difficile à joindre, il vit dans son cottage en Angleterre, avec son petit chien Rocky, et déteste être mêlé à la vie publique.


En découle une histoire abracadabrante, drôle et tendre, un bon petit roman de vacances, des personnages attachants et une histoire toute en légèreté, qui se laisse lire facilement.

Kinderzimmer, de Valentine Goby

Des années après les faits, Suzanne fait le tour des lycées, pour raconter aux jeunes d’aujourd’hui ce qui lui est arrivée quand elle avait à peu près leur âge. Enceinte de tout juste trois mois, elle arrive au camp de concentration de Ravensbrück. Elle raconte, et ce jour-là, une jeune fille lui pose une question qui la trouble. Alors, plongée dans le doute, elle se souvient. Et raconte.


L’arrestation. La montée dans le train. L’incompréhension. L’impossibilité de se rendre compte de ce vers quoi la mène ce train. La croyance en l’humanité des personnes sur qui repose son destin. L’arrivée au camp. L’incompréhension, encore. Le doute. L’observation. Et, petit à petit, insidieusement, la compréhension, l’horreur, la volonté d’abandonner. Une grossesse pas vraiment comme les autres, dans un contexte qui rend impossible l’attachement d’une mère à son enfant qui grandit en elle car il ne représente rien d’autre que sa propre mort, à terme. La volonté de cacher son état. La peur de ce qu’engendrerait cet accouchement. Et puis, la naissance, dans le camp. Et la découverte d’un endroit presque incongru dans ce contexte : la Kinderzimmer, la chambre d’enfants. Elle se rend compte, alors, qu’elle n’est pas la seule jeune maman dans ce camp.
 


Loin d’un récit de jeune maman classique, ce roman est pesant, bien sûr, l’ambiance est sombre, tout n’est qu’horreur, peur, désespoir, et, pourtant, Suzanne parle aussi des relations fortes qui se nouent entre les victimes de ce camp, et des absurdités qui parsèment le quotidien. Un quotidien où tout geste prend une importance capitale, où la méfiance est de mise, mais où l’abandon est souvent nécessaire.

 Je ne dévoile rien en parlant de son retour chez elle après les camps – puisque son récit débute des années après – et de la difficulté à faire comprendre à d’autres l’horreur de ce qu’on a vécu.

 Un beau roman – certes pas un chef d’œuvre – où les émotions sont vraies, sans pathos, sans faux-semblants, doublé d’une fine analyse psychologique. Un vécu de l’intérieur très intéressant – peut-être pas aussi poignant qu’un « vrai » récit de survivant aux camps, puisqu’il ne s’agit ici « que » d’un roman.

La mécanique du cœur, de Mathias Malzieu

Le jour le plus froid du monde, naît le petit Jack, dans une maison perchée sur une colline. Là, vit Madame Madeleine, que d’aucuns nomment la sorcière. Elle aide des femmes à accoucher, qui abandonneront leur enfant tout de suite après la naissance.


Lorsque Jack vient au monde,  elle remarque immédiatement que son cœur est défaillant. Elle réunit ses outils, place l’enfant sur l’établi, et réussit à le maintenir en vie grâce à une horloge, qu’elle connecte à ses veines et à ses artères pour seconder son vrai cœur.


Muni de son horloge dont les aiguilles ressortent de sa chemise, le petit Jack grandit. Madame Madeleine poursuit son métier d’accoucheuse et de « réparatrice d’enfants », et, régulièrement, des couples en mal d’enfant passent chez elle, et y adoptent un enfant. Mais à chaque fois, c’est la même chose lorsqu’ils voient Jack : voyant ses aiguilles, entendant le tic-tac de son horloge, ils prennent peur, et, avec une moue dégoûtée, se retournent vers d’autres enfants. Jack voit ainsi défiler les autres enfants, qui partent pour vivre heureux dans un nouveau foyer, mais lui reste toujours là.


Le jour de ses 10 ans, il demande à sortir de la petite maison. Il se rend alors en ville, et c’est là qu’il découvre une petite fille de son âge, qui chante merveilleusement bien, et dont il tombe immédiatement éperdument amoureux. C’est ainsi que, malgré les réticences de Madame Madeleine, qui ne cesse de lui répéter combien son cœur est fragile et, en aucun cas prévu pour résister à des émotions fortes comme l’amour, sa quête commence.


Son chemin sera semé d’embûches et de rencontres plus ou moins amicales, l’on s’en doute, et, bon an, mal an, il mènera son petit bout de chemin.

Entre le conte et le poème, on retrouve, çà et là, de vrais enseignements de développement personnel, cachés sous une histoire qui a juste l’air un peu loufoque comme ça. Rien n’est téléphoné, rien n’est vraiment prévisible, on ne peut jamais préjuger de la fin de l’histoire, et, en suivant ce petit gars rafistolé, on y apprend beaucoup, sinon sur soi, du moins sur l’être humain en général. Je n’ai toujours pas vu le film d’animation qui en a été tiré, et j’hésite beaucoup à le voir, maintenant que j’ai lu le livre. J’ai souvent été déçue par les adaptations cinématographiques, et j’ai bien peur que ce soit le cas une nouvelle fois, tant le roman est riche ! J’ai eu l’impression – mais peut-être me suis-je fourvoyée - que le film d’animation était destiné aux enfants ; en ce qui concerne le livre, je ne le mettrais pas entre des mains trop jeunes, ce n’est pas une histoire pour les enfants. Toutefois, je pense que je tâcherai de le regarder, un de ces jours, car je suis vraiment curieuse de savoir ce qu’ils ont pu retranscrire de cette ambiance, de ce poème, de ces enseignements, et j’aimerais beaucoup voir s’ils ont eu le « courage » d’être fidèles au livre. Je ne peux pas (encore) parler du film. Mais, assurément, je ne peux que vous encourager à lire le roman !

mardi 13 janvier 2015

De la bienveillance à l'école...


Parfois, je me sens lasse. Lasse de rendre des livrets d’évaluation à des parents qui sont nerveux et qui, en fonction de ce que je vais leur dire de ce que fait leur enfant en classe, vont récompenser ou punir leur enfant. Lasse de faire correspondre à des enfants un hypocrite code couleur - parce que, quelle que soit la signification que l'on mette derrière, ce qui est interprété par les parents est souvent la même chose : rouge pour celui qui aurait eu un bonnet d’âne en un autre temps, vert pour celui qui aurait eu son portrait affiché dans un cadre avec des palmes. Lasse que les parents pensent que ce que je leur dis, c’est ce que vaut leur enfant. Si l’on était dans une société bienveillante, les parents ne pourraient pas être inquiets lors de cet entretien, tout simplement parce qu’on n’aurait pas l’air de juger leur enfant, et, quelque part, au travers de leur enfant, de les juger eux.

Surtout, n’oubliez jamais : le livret d’évaluation que vous tenez entre vos mains définit ce que votre enfant, à un instant précis, a réussi à faire de ce que l’on cherche à lui apprendre à l’école. Ce livret ne dit pas qui il est, ni quelle valeur il a. Que les compétences soient toutes atteintes ne dit pas qu’il est une bonne personne. Que les compétences soient toutes non atteintes ne dit pas qu’il est une mauvaise personne. Cela dit tout simplement que, pour l’instant, il est capable, ou non, d’atteindre certaines compétences qu’on lui demande d’atteindre. Cela ne change rien à sa personne, ni à sa personnalité. La seule façon dont ce livret pourrait influer sur sa personnalité serait le regard que vous porterez dessus. Si vous vous montrez déçu de sa personne parce qu’il n’a pas atteint toutes les compétences voulues, il le sentira, il se sentira mauvais, et il est plausible qu’il reste marqué par cette déception. Il pensera, probablement toute sa vie, qu’il est nul, qu’il est mauvais en classe, et que, donc, ça fait de lui une personne peu intéressante, voire peu importante. Si vous regardez ce livret comme rien d’autre que ce qu’il est réellement, c’est-à-dire : un bilan de ce que votre enfant sait faire à un instant T de son parcours scolaire,  alors vous continuerez de regarder votre enfant avec amour. Il n’atteint pas telle ou telle compétence : quelle importance ? Il reste votre enfant, l’objet de votre amour inconditionnel. Il a tout son temps, il finira tôt ou tard par savoir compter et écrire son prénom en écriture cursive.  A moins d’un handicap, il y parviendra un jour ou l’autre. Alors pourquoi s’angoisser ? 

Le livret scolaire d’un enfant, bien souvent, influence grandement le regard que l’on porte sur lui. Il ne devrait rien en être. J’ai entendu dire, parfois, que l’on sait déjà dès la maternelle qui réussira à l’école, et qui ne réussira pas. S’est-on seulement demandé l’effet que peuvent avoir de telles prédictions sur des élèves ? Souvenons-nous que les enfants, inconsciemment, se conforment à ce que l’on attend d’eux. C’est la raison pour laquelle, quoi que me disent les maîtresses précédentes, j’essaie autant que je peux de porter un regard neuf sur chaque enfant qui entre dans ma classe. Il est excellent ? Il ne réussit rien ? Peu m'importe. J’accueille l’enfant dans ma classe, comme il est : un enfant, une petite merveille de la nature, un trésor, qui a, peut-être, des compétences scolaires – ou non, mais qui a, surtout, en lui, une âme, un cœur, une beauté intrinsèque, et un besoin d’être aimé et reconnu qui lui sont vitaux. Et, pour ma part, cultiver la beauté que chaque enfant a en lui, est une priorité absolue, qui passe bien avant le fait de savoir compter ou de savoir écrire. Compter ou écrire, il saura le faire un jour. Se regarder avec amour et bienveillance, c’est moins sûr. Un enfant qui se sent bien, qui ne se sent aucune pression sur les épaules, un enfant à qui l’on fait confiance pour savoir, lui, à quel moment il est prêt pour telle ou telle acquisition, apprendra, à mon avis, plus facilement que si l’on essaie à tout prix de lui faire ingurgiter des savoirs pour lesquels il n’est pas prêt. On s’acharnera sur lui, lui se sentira stressé et perdu, ne comprendra pas pourquoi les autres y arrivent et pas lui, se regardera comme mauvais par rapport aux autres, et en plus, nous, on s’énervera pour rien, parce que s’il n’est pas prêt, il n’est pas prêt. 

Attention à ne pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : je ne suis pas en train de fustiger l’école ou l’instruction. Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faille rien apprendre aux enfants. L’éducation, l’instruction sont importantes. Les effroyables événements des derniers jours nous l’ont bien rappelé. Pour autant, je suis contre l’instruction-gavage des enfants. Je suis pour que chaque enfant ait la possibilité d’évoluer à son propre rythme. Certains apprendront très vite : formidable, soutenons-les et aidons-les à évoluer dans leur rythme rapide. D’autres apprendront à une petite vitesse de croisière : formidable, soutenons-les et aidons-les à évoluer dans leur rythme de croisière. D’autres enfin, auront besoin de temps pour apprendre : formidable, soutenons-les et aidons-les à évoluer à leur rythme lent ! Et, surtout, n’oublions pas qu’un enfant qui apprend vite n’est pas « meilleur » qu’un enfant qui apprend lentement : il est juste plus rapide, ça ne change rien à la valeur de l’un, ni de l’autre. Notons bien, au passage, que rares sont les enfants qui avancent au même rythme sur chacune des compétences qu’on leur propose : certains iront très vite pour comprendre les compétences de numération, mais auront besoin de plus de temps pour apprendre le nom des lettres, ou vice-versa. Que chacun puisse bénéficier d’un rythme adapté pour chacune de ses acquisitions : c’est cette position que je défends. Car si l’on accepte que chaque enfant a son propre rythme pour chacune des compétences qu’on souhaite lui faire travailler, alors on est dans le respect du rythme de l’enfant – et ce n’est pas un changement d’emploi du temps qui nous permettra d’être dans le respect de ce rythme. On respecte chaque enfant dans son unicité, on ne cherche pas à en faire un mouton qui va suivre les autres coûte que coûte.

En leur temps, Rousseau, Diderot ou encore Condorcet, ont plaidé pour l’instruction. Ils avaient à cœur que chaque personne puisse avoir l’instruction nécessaire pour pouvoir réfléchir par lui-même et agir en citoyen éclairé. Oui, mille fois oui ! L’instruction est nécessaire. Mais pas à n’importe quel prix ! Nous sommes passés d’un manque d’instruction déplorable il y a quelques siècles, à un gavage industriel et irrespectueux aujourd’hui.

Rappelons-nous la fameuse maxime attribuée à Rabelais, que tout le monde cite à qui mieux-mieux : « un enfant n’est pas un vase que l’on remplit, mais un feu que l’on allume ». Tout le monde se targue de cette spécificité de l’école… mais dans les faits, on remplit des vases à longueurs de journées, parce qu’il faut boucler des programmes surchargés, dans des classes bondées, et que l’on n’a pas le temps d’allumer des feux tous les jours. Parce qu’allumer un feu, ça prend du temps ; l’entretenir, ça se soigne, ça se nourrit. Et si on veut vraiment allumer un feu en chacun des élèves, alors il nous faut prendre le temps qu’il faut, et non pas se presser comme on le fait trop souvent.

On doit évaluer nos élèves pour chacune des compétences du programme. Mais qu’est-ce que ça veut dire, « évaluer » les élèves ? Qu’on le veuille ou non, ça revient à leur donner une valeur en fonction de ce qu’ils savent faire ou non. Si l’on se penche sur les travaux de Maria Montessori, l’on découvrira que chaque enfant évolue à son propre rythme dans différents domaines ; il n’y a pas une progression linéaire que tout un chacun suit immuablement depuis la nuit des temps. Alors quoi ? On les évalue en fonction de quoi ? D’une norme ? Sous prétexte que nombre d’enfants sont capables de faire certaines choses à un certain âge, on estime que ceux qui n’y parviennent pas sont « en échec ». Et si on se disait tout simplement : il n’est pas encore prêt à cela. Il est prêt à plein d’autres choses. Il sait probablement faire des choses que d’autres ne savent pas faire. Mais ça, on ne le voit pas, parce qu’on ne l’évalue pas.  Tout ce qu’on voit, tout ce qu’on pointe, c’est ce qu’il ne sait pas faire. N’oublions pas : il ne sait pas ENCORE le faire. Mais tôt ou tard, il saura. Si on lui en laisse le temps.  


Si l’évaluation était utile, elle servirait à montrer où en est chacun. Elle ne serait pas une sanction, mais un outil d’aide pour les enseignants, pour savoir où en est chaque élève et comment l’enseignant peut être présent pour chacun. Elle ne servirait pas à dire « oh là là, il est en retard ! », puisqu’il n’y aurait pas un couperet qui tomberait, on n’attendrait pas des enfants qu’ils sachent tous faire la même chose au même moment. On prendrait juste l’enfant pour ce qu’il est, dans sa dimension humaine, et on l’aiderait à grandir dans le respect de son propre rythme. 

On a supprimé les redoublements sous prétexte que ce n’est pas efficace la plupart du temps. Et donc ? Laisser passer un enfant qui n’a pas les prérequis pour suivre dans la classe suivante, c’est efficace ? On l’enferme, on l’étouffe, on lui montre à quel point il a du mal, on le laisse en souffrance. Ensuite, on l’évalue, bien sûr, et on dit à ses parents qu’il est en difficulté. Et ainsi de suite, de classe en classe, l’enfant passe, traînant toujours plus de difficultés, mais personne ne s’en inquiète. De toute façon, il est estampillé « en difficulté », alors cela nous dédouane. Ce n’est pas notre faute, on n’y est pour rien s’il n’y arrive pas. Voilà une violence que l’on fait quotidiennement à une myriade d’enfants, qui grandissent et se construisent sur ces deux mots : « en difficulté ». Arrivés à l’âge adulte, cela donnera des personnes ayant une piètre estime d’elles-mêmes, ce qui peut se traduire par différents comportements : ils peuvent par exemple être prostrés, simplement réservés – sûrs de leur valeur proche de zéro – , ou alors très expansifs – pour compenser – ou encore rebelles et en colère contre une société qui ne les a pas laissés s’exprimer, qui ne les a pas respectés étant enfants - la liste n'est évidemment pas exhaustive. Certains se seront accrochés, auront relevé la tête, et, au prix d’efforts démesurés, auront fini par réussir, après s’être pris des remarques désobligeantes en grand nombre tout au long de leur scolarité. Parmi ceux-là, certains, inévitablement, penseront – avec sincérité ! – « heureusement qu’on m’a instruit à la dure / heureusement qu’on m’a fait du mal / heureusement qu’on m’a remué, sinon je n’en serais pas où j’en suis aujourd’hui ! ». On objectera que je vis au pays des Bisounours, que, si certains ont besoin de douceur, beaucoup ont besoin de coups ou de violence verbale pour y arriver, que c’est comme ça qu’ils fonctionnent et pas autrement. A d’autres ! La violence n’a jamais été un besoin intrinsèque à l’être humain. Le respect, oui. On me dira ce qu’on voudra, je reste persuadée qu’un enfant qui est respecté, à qui on laisse le temps d’acquérir en douceur les notions pour lesquelles il est prêt, apprendra aussi bien qu’un enfant à qui on fera violence, mais le premier y gagnera estime de lui-même et confiance en lui, là où l’autre, victime d’un syndrome qui me fait penser à celui de Stockholm, aura une estime de lui-même suffisamment abîmée pour penser en toute sincérité que tout ce qu’il sait faire aujourd’hui n’est aucunement dû à lui-même, puisqu’il est persuadé d’être incapable de travailler seul sans recevoir de motivation extérieure – motivation qui se traduit par des injonctions assorties de punitions verbales ou physiques – mais qu’il doit bien tout ce qu’il sait à d’autres, à des bourreaux qui l’ont mené « à la dure ». 

Pour ma part, j’ai, chevillée au corps, l’idée selon laquelle notre responsabilité d’enseignants, et tout particulièrement dans la prime enfance, est immense. De notre comportement vis-à-vis d’eux dépend la confiance qu’ils se feront à l’école, et en partie aussi, celle qu’ils se feront dans la vie. Je ne dis pas qu’il ne faut pas « pousser » des enfants qui auraient tendance à dormir sur leurs lauriers. Il faudrait juste sentir les besoins de chacun, et comprendre chaque enfant, pour l’aider au mieux en fonction de ce qu’il est. Mais ça, ça ne pourrait se faire qu’avec une vraie formation, qui non seulement nous aiderait à trouver notre propre façon d’enseigner, mais qui tiendrait aussi compte de la dimension psychologique indissociable de notre métier. Je ne dis pas non plus que nous sommes responsables de tout : le comportement des parents est évidemment primordial pour le bien-être des enfants, et le respect dont je parle pour ce qui concerne l’école, est évidemment valable également à la maison. Mais il faut que l’on prenne conscience, nous, enseignants, que la façon dont nous parlons aux parents au sujet de leurs enfants, si elle ne fait pas tout, va aussi influer sur le regard qu’ils porteront sur eux, et donc le comportement qu’ils auront vis-à-vis d’eux. Notre attitude peut renforcer un regard négatif sur un enfant, ou même le provoquer. 
 

Le projet de nouveaux programmes pour la maternelle parle justement de bienveillance. Fort bien ! Je suis ravie de lire ces mots. Pourtant, à mon sens, la bienveillance ne devrait même pas figurer dans les programmes, tant elle devrait aller de soi ! Pour moi, elle est une base, elle est la fondation sur laquelle je construis ma vie de classe au jour le jour. Elle devrait, en revanche, faire partie du programme de formation des enseignants. Elle devrait être une condition sine qua non pour obtenir le droit d’enseigner. Maintenant, voilà qui est louable de la formuler clairement dans les programmes, je souligne l’effort et, quelque part, l’avancée puisque, même si cela me semble simplement enfoncer une porte ouverte, le fait qu’elle soit intégrée dans les programmes montre qu’il était nécessaire de le faire pour que la plupart des enseignants prennent conscience de cette dimension indispensable à notre métier, et s’y mettent s’ils ne la pratiquent pas encore. Toutefois, s’il est positif de l’écrire, ne serait-il pas plus efficace de nous donner les outils, l’environnement qui favoriserait cette bienveillance ? Car la bienveillance est-elle réellement compatible avec des programmes identiques pour tous les enfants d’une même classe d’âge quelles que soient leurs spécificités propres ? Est-elle compatible avec des programmes toujours plus chargés à faire ingurgiter dans la même amplitude horaire pour tous, sans permettre aux plus rapides d’avancer plus rapidement, et à ceux qui ont besoin d’un peu plus de temps pour tout assimiler, de le prendre, ce temps ? Est-elle compatible avec l’évaluation dès la petite section ? Est-elle compatible avec le fait de laisser passer en classe supérieure des enfants qui n’ont pas tout assimilé des prérequis nécessaires, ce qui n’aura pour seul effet que de les mettre en difficulté et de les amener tout droit vers l’échec scolaire dont on souhaite tant se débarrasser, mais que l’on crée de toutes pièces en cautionnant ce manque de respect quotidien fait aux enfants ? Est-elle compatible avec des horaires identiques pour tous les enfants, quel que soit leur vécu, leur vie quotidienne, leur âge (mêmes horaires pour des enfants de 3 à 11 ans) ? Est-elle compatible avec des classes de 31 élèves – voire plus à certains endroits ? C’est bien de prôner la bienveillance, j’en suis ravie. Encore faudrait-il nous donner les moyens de la mettre en œuvre réellement, en situation ! Pour ma part, elle est ma base, mon socle, ma fondation, et c’est ce que je cultive avant toute autre chose depuis que j’enseigne. J’ai lu une fois : « vous avez entre les mains des enfants. Essayez de ne pas les briser ». C’est ce que je m’efforce de faire, et beaucoup d'autres enseignants aussi, jour après jour, en tâchant autant que je peux de m’adapter à chaque enfant qui passe entre mes mains pour tirer le meilleur de lui-même avec les conditions qui me sont imposées. Je n’y arrive pas toujours, bien sûr. Mais j’essaie de toutes mes forces.
Alors s’il vous plaît, parents de tous horizons, lorsque vous venez vers nous, enseignants, pour récupérer le livret d’évaluation de votre enfant, soyez détendus. Quoi qu’ait fait votre enfant à l’école, il restera votre enfant, l’objet de votre affection sans limite, cette petite merveille de la nature qui méritera, encore et toujours, toute votre attention bienveillante. Il ne faudra pas penser qu’il est incapable ou mauvais. Il faudra juste comprendre que, à un instant T, il n’a pas su faire quelque chose qu’on lui demandait. Et qu’il y arrivera d’autant mieux et d’autant plus vite que vous le soutiendrez de tout votre amour. Et, surtout, n’oubliez jamais : il est une belle personne, quels que soient ses résultats scolaires. Son livret ne le définit pas, lui.

mercredi 7 janvier 2015

Charlie...

Cabu est mort. 
...
Quoi ? 

CABU EST MORT, je te dis !

Cabu ? Cabu, avec ses lunettes rondes et son air gentil ? Cabu, qui, quand j'étais petite, dessinait Dorothée et la faisait enrager en lui dessinant un nez long comme ça ? Non. Cabu ne peut pas être mort, tu dois te tromper! 




Et pourtant, il ne se trompe pas. Cabu est mort. Et Wolinski, aussi. Et Charb, et Tignous, et Bernard Maris. Et 7 autres encore, dont on ne connaît pas les noms. 12 morts. Pour l'instant. Car il y a aussi des blessés, dont certains "extrêmement graves". 

Et pourquoi sont-ils morts ? Parce qu'ils avaient dessiné. Ils avaient DESSINE ! 

N'est-ce pas complètement absurde ? Mourir pour quelques dessins ? 

Alors, certes, ces dessins n'étaient pas tendres. Certes, ces dessins dérangeaient. Certes, ces dessins dénonçaient. Mais cela restait des dessins ! Le crayon et les pinceaux n'ont jamais tué qui que ce soit. Quoi que contiennent ces dessins, que l'on soit d'accord ou non avec ce qu'ils représentent, avec ce qu'ils dénoncent, avec ce qu'ils critiquent, rien, au grand jamais, ne justifie d'assassiner violemment leurs auteurs ! 

Un point en particulier m'atterre. Les responsables de ces morts injustes se disent "croyants". Je m'interroge. Croire en un Dieu, quel qu'il soit, n'est-ce pas, entre autres, croire à la vie ? Croire à la beauté de l'humain ? Se battre pour ce Dieu, n'est-ce pas se battre pour que les hommes cessent les conflits ? Pour que l'humanité, enfin, se réveille et voie toute la beauté de la Vie ? Pour que l'humanité croie en elle et prenne soin d'elle ? Je ne crois pas que ces hommes croient réellement en le Dieu qu'ils défendent. Je crois que ces hommes ont des lunettes atrocement mal lavées. Ils ont compris de travers. Ce n'est pas ça, la religion ! 

Et puis, ils disent qu'ils vengent leur Dieu. Mais leur Dieu n'a pas besoin d'être vengé, puisqu'il n'a pas été attaqué. A moins que je me trompe et que je n'aie pas vu les dessins incriminés, mais, pour ceux que j'ai vus, ils ne visaient aucunement un Dieu quel qu'il soit : ils visaient, justement, les êtres qui adulent leur Dieu de façon pathologique, n'hésitant pas à commettre des horreurs au nom de ce Dieu. En un mot : ils dénonçaient le genre de personnes qui sont capables d'actes aussi atroces que ceux qui viennent de se produire. Je suis persuadée que leur Dieu n'approuve pas leur conduite. Je suis persuadée qu'aucun Dieu n'accepterait que des hommes en tuent d'autres en leur nom. Je suis persuadée que leur Dieu est tout amour, et qu'il est consterné que des hommes puissent faire subir de telles violences à d'autres hommes, et cela en Son nom ! 

Quand je vois ce que l'être humain est capable de faire de beau, de joyeux, de lumineux, je suis abasourdie à chaque fois qu'une autre partie de l'humanité s'abaisse à des actes aussi sombres, tristes, odieux. Je ne comprends pas. Je suis sous le choc. 

Je pense à Cabu, Wolinski et les autres. Je pense à leurs familles, à leurs amis. Je pense à leurs collègues, ceux qui sont blessés, ceux qui sont entre la vie et la mort, et ceux qui n'ont aucune blessure physique, mais qui vont sûrement avoir besoin de beaucoup d'aide pour surmonter un tel choc. Je pense à l'être humain, en général. Je pense à cette atteinte à notre droit de croire en la beauté de l'être humain. Je voudrais encourager à garder la paix en notre coeur. La haine appelle la haine. Je suis choquée, mais haïr ne résoudra rien. Au contraire, la paix, l'amour, la lumière apporteront davantage à l'humanité. Je pense à nos frères musulmans, qui risquent de prendre de plein fouet cette attaque, qui risquent d'en subir des conséquences car malheureusement, inévitablement, certains feront forcément des amalgames. Ne mélangeons pas tout, leur religion est aussi pacifique que les autres religions, et leur religion n'est aucunement responsable de ce qui s'est passé, seuls des monstres le sont. 

Ce soir, je prie pour les victimes de ce sordide attentat, je prie pour les victimes collatérales, je prie aussi pour que les auteurs de ces attentats ouvrent les yeux, pour que la lumière atteigne leur coeur et crève leur obscurité, pour qu'ils se rendent compte de ce qu'ils ont fait. Je prie pour que d'autres, qui auraient eu envie de faire la même chose, soient touchés par l'amour de leur Dieu et comprennent que ce n'est pas ça, "croire en Dieu". Je prie pour tous les spectateurs directs ou indirects de ces actes immondes, pour qu'ils ne se laissent pas gagner par la noirceur de ces actes, pour que l'ombre ne remporte pas la victoire. Je prie pour que chacun fasse germer en son coeur une fleur de lumière, d'amour et de paix, en ayant conscience que la voie pacifique est la meilleure arme pour combattre la haine. Je prie pour que l'humanité ouvre les yeux et ne permette plus que ce genre de choses puissent arriver.