mercredi 15 octobre 2014

Ressusciter, de Christian Bobin

Je viens de refermer le plus beau livre que j'aie jamais lu.

Dans ma vie de lectrice acharnée, j'ai lu des centaines de livres, certains extrêmement bien écrits et qui gardent une place particulière dans mon cœur. Mais là, sans aucun doute possible, j'ai découvert le plus beau d'entre tous. 

La semaine dernière, au détour d'une conversation qui n'avait absolument rien à voir avec la lecture, une amie, d'un seul coup, se lève en me disant qu'elle va me prêter un livre qu'il faut absolument que je lise. Elle est sûre et certaine qu'il va me plaire. Elle me l'apporte, le regard gourmand rien qu'à repenser à tout ce qu'elle y a lu. Elle me le confie comme un trésor, les yeux pétillants, et me redisant combien il va me plaire. 

Rien que le titre me parle : "Ressusciter". Ce n'est pas que je sois spécialement portée sur la réincarnation, mais, je ne sais pas, je trouve ce mot puissant, et porteur de plusieurs sens qui me ravissent. J'emporte le livre et, le soir-même, alors que je viens d'en commencer un autre deux jours avant, je décide de jeter un œil, comme ça, juste pour voir de quoi il retourne. Je ne me doute pas encore que je vais plonger dans une écriture d'une beauté absolue qui va m'émerveiller au point que j'oublierai tout ce qui m'entoure à chaque fois que je mettrai le nez dedans. Et que le livre que je viens de commencer devra attendre que j'aie fini celui-ci avant d'attirer mon attention à nouveau !

Je n'ai plus pu quitter ce livre un instant. Bien sûr, tard le soir, j'ai fini par avoir les yeux qui brûlaient et j'étais bien obligée de le refermer pour dormir un peu. Bien sûr, le lendemain matin, j'ai bien dû aller travailler. Mais ce que je veux dire, c'est que ce livre m'a accompagnée tout du long, il m'a attirée comme un aimant, en partant de la maison le matin, j'avais l'impression d'y laisser un trésor, et le soir, je n'avais de cesse que de me replonger dedans. Ce délice n'a pas duré longtemps car, bien entendu, je n'ai pas eu besoin de beaucoup de temps pour le lire. Mais son charme a opéré en moi comme la plus douce des magies, et les mots qu'il contient m'ont tellement enchantée qu'ils continuent de m'accompagner, et continueront à résonner en moi très longtemps. 

Alors, allons au cœur du sujet : de quoi parle ce livre ?
De la vie. De la beauté de la vie. 
Et sûrement pas de réincarnation. 
Pourtant, il est bien question ici de ressusciter.
Mais ce n'est pas le sujet du livre.
C'est son effet.

Oui, mais l'histoire ? Le héros ?
Il n'y en a pas. Le héros de cette histoire, c'est la beauté de la vie.

Habituellement, je dois avouer que je ne suis pas très friande des livres "sans histoire". Des centaines de pages contemplatives où rien ne se passe, ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. Mais là... je l'ai bu comme du petit lait. Ce livre est un recueil de considérations sur la vie, de petits récits d'anecdotes et de détails saisis au quotidien dans de toutes petites choses sans importance. Ce regard porté sur la vie m'a fait penser à la fraîcheur des enfants, qui s'émerveillent sur de petits détails jugés comme futiles par nous, les adultes, qui, blasés, ne les regardons plus.

Christian Bobin saisit ces détails et les décrit avec un langage que les amoureux de la langue française comme moi ne peuvent qu'aimer. Il raconte l'oiseau sur sa branche, le soleil qui se reflète dans sa flaque d'eau, ou encore les pétales de roses tombés sur un livre qui se trouvait juste à côté du vase où elles étaient disposées. Il raconte aussi des anecdotes de son enfance, ou de brefs moments partagés avec des proches. Il parle aussi de foi, avec pudeur et délicatesse. Tout ce qu'il raconte est beau, doux et lumineux.

J'aimerais partager quelques extraits, pour donner un ordre d'idée, mais j'ai du mal à choisir, il me faudrait recopier le livre, tant tout ce qu'il écrit est tout simplement beau... Alors, comme je ne peux me décider, j'ouvre le livre au hasard et vous recopie ici quelques lignes de ce texte, sans aucune appréhension, car je sais que, quelle que soit la page où j'ouvrirai ce livre, j'y trouverai de belles phrases : 

"Le soleil parlait si clairement ce matin que, si j'avais pu prendre en note ce qu'il disait, j'aurais écrit le plus beau livre de tous les siècles." 
(Je pense que finalement, il a dû réussir à prendre quelques notes, car nous ne sommes pas loin, ici, du plus beau livre de tous les siècles !)

"Les feuilles tombées du tilleul se recroquevillent comme un cœur se resserre autour du souvenir de ce qu'il a perdu."

"Combien de temps le rouge-gorge a-t-il joué sous mes yeux ? Deux secondes, peut-être trois - et cela a suffi pour qu'avec son bec il attrape une maille de mon cœur et, en s'envolant brusquement, défasse toute la pelote pour l'emmener dans le ciel où je me découvrais soudain rêveur."

"Tout ce que je sais du ciel me vient de l'étonnement que j'éprouve devant la bonté inexplicable de telle ou telle personne, à la lumière d'une parole ou d'un geste si purs qu'il m'est soudain évident que rien au monde ne peut en être la source."

Et aussi, un paragraphe qui m'a touchée de plein fouet tant il dit avec justesse des choses que je pense et ressens au plus profond de mon être :
"La terre se couvre d'une nouvelle race d'hommes à la fois instruits et analphabètes, maîtrisant les ordinateurs et ne comprenant plus rien aux âmes, oubliant même ce qu'un tel mot a pu jadis désigner. Quand quelque chose de la vie les atteint malgré tout - un deuil ou une rupture - , ces gens sont plus démunis que des nouveaux-nés. Il leur faudrait alors parler une langue qui n'a plus cours, autrement plus fine que le patois informatique."

Il me faut pourtant arrêter, car je pourrais recopier le livre entier tant j'en ai aimé chaque mot. J'ai juste envie de dire MERCI à Christian Bobin pour cette merveille, pour cet immense bonheur de lecture et de vie ! MERCI à mon amie qui me l'a fait découvrir ! Et ZUT, il va bien falloir que je le lui rende !! Mais j'irai l'acheter, un tel ravissement doit absolument figurer dans ma bibliothèque !

dimanche 12 octobre 2014

L'indicible...

Comment surmonter la perte d'un enfant ? Une question à laquelle aucune maman au monde ne devrait être confrontée. C'est pourtant à cette question que va devoir répondre la maman d'un de mes élèves. Elle avait trois enfants. Un grand, né polyhandicapé, qui venait de fêter ses 9 ans, et deux plus jeunes : celui du milieu, 5 ans, que j'ai eu en classe pendant deux ans, et le plus petit, 3 ans, que j'ai cette année dans ma classe. 

Ce vendredi matin, une amie de leur famille est venue me voir, une personne dont j'ai eu également un fils dans ma classe il y a deux ans. La voyant, je l'ai accueillie d'un joyeux "bonjour !", je suis toujours ravie de revoir des parents d'anciens élèves qui prennent le temps de venir me saluer. Mais à peine avais-je fini d'envoyer mon enthousiasme, que j'ai senti que quelque chose clochait. La femme me regardait d'un air ennuyé, partagée entre la volonté de répondre à ma joie, et celle de remplir la "mission" pour laquelle elle était vraiment là ce matin-là. Et elle m'a annoncé la terrible nouvelle. Le grand garçon, polyhandicapé, venait de mourir, dans la nuit. Et donc, les garçons ne seraient pas à l'école ce jour-là. 

Cela m'a fait l'effet d'une implosion extrêmement brutale. Je savais que cet enfant était polyhandicapé. Je ne l'avais jamais vu, sinon par des photos que la maman m'avait montrées. Pour ainsi dire, je ne le connaissais pas. Et pourtant, que peut-on ressentir à une telle annonce ? Je connais la famille. Le papa. La maman. Et les deux petits frères. Même si je n'ai jamais vu cet enfant, je sais que sa famille l'aimait profondément. J'ai vu, sur les photos, les deux garçons étreindre leur grand frère qui ne pouvait, physiquement, pas leur rendre leurs étreintes, mais on pouvait sentir, sur cette photo, tout l'amour qui en émanait. J'ai entendu les garçons parler de leur grand frère. C'était leur frère. Polyhandicapé, ne pouvant pas jouer avec eux comme n'importe quel autre enfant, mais c'était leur frère et ils l'aimaient. J'ai pensé à eux, et à leurs parents. Comment survivre après un tel coup de tonnerre dans son existence ? Peut-être bien qu'ils s'y étaient "préparés", peut-être bien qu'on leur avait annoncé dès le début qu'il ne vivrait pas longtemps. Pour autant, peut-on vraiment, réellement, "se préparer" à la mort de son enfant ? Je crois qu'avant tout, ils ont surtout profité du temps qu'ils ont partagé avec lui. Et ils ont bien fait. Ils lui ont apporté de l'amour et de l'attention. Ils l'ont accompagné. Et aujourd'hui leur est confiée la lourde, la douloureuse tâche, de se reconstruire, et d'accompagner leurs plus jeunes enfants dans cette perte innommable, cette perte à laquelle les deux petits n'arrivent pas à croire, cette perte à laquelle ils ne veulent pas croire. Perdre son grand frère, ce n'est pas possible, ça n'existe pas. Et pourtant...

Comment parler de la mort à un enfant ? C'est une question déjà suffisamment épineuse comme cela.
Comment parler de la mort d'un enfant à un enfant ? Voilà qui est encore plus complexe.
Comment parler à un enfant de la mort de son grand frère ? Comment ? Ce n'est même plus complexe, c'est terrible, ignoble, odieux et juste inimaginable.

L'après-midi de ce jour-là, les deux enfants sont venus à l'école. Ils avaient besoin d'air, qui était devenu irrespirable chez eux. Je ne peux que revoir le visage fermé et perplexe de ce petit bonhomme de 3 ans, qui semblait se poser des questions qu'un enfant de cet âge ne devrait pas avoir à se poser. 

J'ai demandé à mes élèves de dire des mots doux à la famille. Nous avons peint, et écrit pour les deux grands frères et pour leurs parents. Nous leur avons envoyé tout notre soutien de la façon la plus chaleureuse possible. Je sais très bien que rien ne viendra réparer leur perte, mais j'avais à cœur de témoigner de notre soutien, afin peut-être de leur apporter un peu de douceur dans cette blessure à vif, dans cette douleur à l'état brut.

Aujourd'hui, mes amis, je vous demande d'avoir une pensée pour cette famille qui doit faire face à l'horreur absolue de la perte d'un de ses enfants. Soyons en union de prière, amis croyants, pour cet enfant ainsi que pour sa famille. Amis non croyants, ayez une pensée pour accompagner cet enfant et sa famille dans ces moments si douloureux. Merci pour eux.