jeudi 28 août 2014

Les gens sont les gens, de Stéphane Carlier











 


Une psy qui s'ennuie autant dans son métier que dans son couple, une virée à la campagne pour échapper à ce quotidien devenu trop lourd à porter, et voilà un cochon en plein Paris, dans un appartement de la rue de Vaugirard ! 
Stéphane Carlier trace ici l'aventure excentrique de Nicole qui, perdant pied, se prend d'affection pour Foufou, voué à une triste vie qui devait le conduire directement à l'abattoir, au point de le ramener chez elle sans préméditation. 

Sous couvert d'une comédie loufoque, se cache une vraie analyse des personnages et la quête d'identité de chacun se trouve être au coeur de ce roman. La situation n'est finalement pas si dingue que ça, puisque l'auteur s'est documenté sur la question de l'adoption d'un cochon comme animal de compagnie et sur ses vertus apaisantes, le tout étayé par un lien donné en toute fin d'ouvrage (http://www.groingroin.org/site/) et qui sonne comme une blague... mais ça n'en est pas une, le site existe réellement ! 

On rit beaucoup face à des situations franchement cocasses, et on est pourtant touchés par ces personnages très humains. L'écriture est simple et efficace, l'auteur va droit au but sans se perdre dans des longueurs ennuyeuses. Voilà une excellente lecture qui fera passer de bons moments, un joyeux roman qui se lit en quelques heures à peine.


mardi 26 août 2014

Les brumes de l'apparence, de Frédérique Deghelt

Gabrielle, parisienne convaincue du bien-fondé de son mode de vie et de sa supériorité sur toute autre façon de vivre, dénigrant sans se cacher la vie à la campagne, reçoit un jour un coup de téléphone d'un notaire, qui lui annonce qu'elle hérite d'une vieille bâtisse au plein coeur de la France profonde. C'est sans grande conviction que Gabrielle se rend sur place pour voir la bâtisse en question, dans l'unique but de signer les paperasses au plus vite pour la mettre en vente, et elle est finalement retenue malgré elle sur les lieux pour une nuit. Cette nuit, qu'elle passe sur ses terres, connues dans le voisinage comme "terres des sorciers", et réputées hantées, lui feront vivre des choses étranges. Ceci, couplé à sa rencontre avec une tante dont elle avait toujours ignoré l'existence, et sa découverte perplexe de dons qu'elle a hérités de ses aïeux inconnus, va la plonger dans le renouveau d'une existence dominée par le paraître. Soudain, Gabrielle doit affronter des situations surnaturelles qui la dépassent. De rencontre en découverte, Gabrielle vit un revirement de sa vie, qui la mènera loin, très loin de ce qu'elle imaginait.

C'est d'abord l'illustration de la couverture qui a attiré mon regard vers cet ouvrage. Le titre, aussi, que j'ai trouvé à la fois beau et empreint de poésie. Le thème, également, qui peut en rebuter certains, mais qui me parle beaucoup. Le surnaturel, les dons inexplicables de certaines personnes, tout cela pour moi fait partie de l'extraordinaire de la vie et me passionne. Je suis en premier lieu entrée pleinement dans cette histoire. Je dois avouer que la narratrice, au début, représente tout ce que je n'aime pas : une personne imbue d'elle-même et de sa vie, sûre qu'elle vaut bien mieux que tous ces "péquenauds" de campagnards, et qui est persuadée que la culture du paraître est la meilleure qui soit. Elle présente des avis tranchés qui m'ont dérangée, mais j'ai trouvé intéressant, justement, de lire les mots d'une narratrice qui m'est antipathique. Et puis, au fil de ses découvertes, elle est devenue plus mesurée dans ses propos, et, petit à petit, plus agréable à suivre. 

L'écriture est très belle, j'ai beaucoup apprécié lire Frédérique Deghelt. En revanche, il y a beaucoup de choses qui m'ont dérangée. Au début du roman, elle utilise des citations très souvent - je ne parle pas des citations en chapeau de chaque chapitre, qui, elles, ne sont pas gênantes au contraire - mais bien des citations dans le corps du texte. Cela m'a rappelé un roman d'Amélie Nothomb que j'avais lu il y a bien longtemps et dont j'avais singulièrement détesté l'écriture que j'avais trouvée prétentieuse, et hérissée de citations très fréquentes, qui faisaient un peu "étalage de culture". Cependant, ici, cela est peut-être lié avec l'arrogance dont fait preuve la narratrice - bien que je n'en sois pas convaincue.

Par ailleurs, j'ai trouvé la maîtrise de la chronologie très approximative. Plusieurs fois dans le roman, j'ai dû relire des passages car je ne comprenais pas bien l'enchaînement des événements... et pour cause ! Une journée qui dure 48 heures, avec deux déjeuners et un dîner. Un dîner annoncé dans un restaurant et qui se transforme en soirée chez des amis sans aucune explication. Un voyage qui est censé durer de longues heures et qui n'en dure finalement que très peu... Je n'ai pas tout relevé, mais les incohérences temporelles et logiques m'ont souvent décontenancée.

J'ai ressenti de façon assez agressive l'avis de la narratrice (et de l'auteure ?) sur la religion. Sa façon de l'exprimer est très tranchée, elle a le droit de penser ce qu'elle veut, mais j'ai trouvé l'insistance assez lourde... D'autant que parfois, elle assène des opinions comme des vérités, disant que ses croyances à elle sont terriblement plus justes que celles de toute religion... et que, lisant ses croyances, je ne pouvais m'empêcher de voir à quel point elles étaient proches de celles de la religion - et donc loin d'être incompatibles comme elle a l'air de le dire. [Et je parle ici volontairement de "la religion" dans ce qu'elle a d'universel, car, sans connaître absolument toutes les religions de fond en comble, je pense qu'elles ont toutes certaines choses en commun, bien qu'interprétées différemment - mais je ne m'étalerai pas plus sur la question ici, ce n'est pas le sujet.]

Dans ce roman de quête de soi, existent de nombreux moments d'introspection, indispensables mais trop longs à mon goût, et cassant malheureusement le rythme de l'intrigue sans y apporter de réelle valeur.

Enfin, l'épilogue est catapulté d'un seul coup alors que de nombreuses questions restent en suspens et n'ont pas été exploitées (entre autres, une télé qui implose sans raison, des lettres de menaces anonymes dont on ne saura jamais la provenance, des études menées par des chercheurs qui n'aboutiront à rien...), et, soudain, sorti on ne sait trop d'où, arrive une conclusion téléphonée et dont on a l'impression que l'auteure s'est fendue parce qu'elle s'essoufflait à l'écriture de ce long roman et qu'il lui fallait une fin inattendue. Je salue l'interdiction qu'elle s'est probablement donnée de tomber dans la facilité d'une histoire d'amour entre deux protagonistes qui aurait paru courue d'avance ; toutefois, elle sombre dans l'apparition surprise, au dernier moment, d'un nouveau personnage sorti de son chapeau et qui, sans étonner personne, aura le rôle que l'on attend de lui au moment-même où son nom est mentionné pour la première fois. Dommage.

Malgré toutes ces déconvenues, j'ai pourtant apprécié le roman : le thème, l'écriture, l'évolution du personnage étaient autant de points forts du livre. Mais tout le reste me laisse au final une impression mitigée... 

lundi 25 août 2014

Repose en paix...

Voici un texte que j'avais écrit il y a un peu plus de deux ans... Il est toujours actuel dans l'idée générale qui le sous-tend - celle sur le fait de ne pas juger les personnes qui nous entourent - , et sur laquelle je compte faire un article dans les prochains jours... 


Depuis la rentrée, j'avais une atsem, un peu lente, pas toujours très dégourdie, mais très gentille. J'ai entendu un nombre incalculable de critiques sur elle... je devrais plutôt dire "jugements". Les gens assimilent souvent ce que FONT les autres à ce qu'ils SONT.

Il m'est arrivé de ne pas être satisfaite de ce qu'elle avait fait. Je lui ai toujours dit lorsque cela ne me convenait pas. D'autres préféraient ne rien lui dire, et ronchonner dans leur coin, la critiquer par derrière, et estimer que, si elle ne faisait pas son travail comme il faut (ou, du moins, comme ils l'attendaient), c'est qu'elle ETAIT paresseuse, incompétente, limitée, lente, etc.

Elle était lente, c'est sûr. Elle n'était certes pas la joie de vivre incarnée. Pour autant, les gens sont ce qu'ils sont, et, s'ils font un travail qui ne nous convient pas, cela ne les empêche pas d'être de bonnes personnes.

Et puis, un jour de mars, on a appris qu'elle était absente. Pour ma part, ma première réaction a été l'inquiétude. La dernière fois que je lui avais parlé, la semaine d'avant, juste avant de quitter mon travail, elle m'avait fait part de son moral en berne. Et j'ai su que la dernière fois qu'elle a vu ses collègues, elle n'a pas été traitée de façon très acceptable (sans rentrer dans les détails, elle a été méprisée). J'ai demandé de ses nouvelles régulièrement. Certaines personnes, que je me refuse à nommer ici parce que mon but n'est pas de les juger, m'ont laissé entendre que "pfff, de toute façon, elle s'arrête pour rien", etc. Je me suis permis de faire remarquer que je savais qu'elle n'était pas au mieux de sa forme, mais tout ce que j'ai obtenu en retour, c'est que de toute façon, elle n'était jamais au mieux de sa forme.

L'arrêt s'est prolongé, de semaine en semaine. Au bout de 3 semaines, on a appris qu'elle était à l'hôpital. Pour une leucémie.

Je ne veux juger personne, car je sais que chacun est tel qu'il est, avec ses propres souffrances, ses propres mécanismes de défense psychologique. Mais j'ai été choquée par certains propos. "De toute façon, c'est n'importe quoi, elle s'invente toujours des trucs, celle-là, je suis sûre qu'elle a juste fait des analyses de sang et qu'elle s'imagine qu'elle a une maladie grave, mais ce doit être des bêtises". Je me suis demandé comment on pouvait à ce point mépriser une personne, et mettre en doute une leucémie. Je veux dire, on ne parlait pas d'un rhume, là, on parlait d'une maladie grave. Je sais qu'il y a des malades imaginaires, mais de là à s'inventer une leucémie ?

J'ai demandé de ses nouvelles régulièrement. J'ai même pris son n° de téléphone à l'hôpital pour l'appeler, et puis je n'ai pas pris le temps, et puis je n'ai pas osé, je crois que j'ai eu peur, j'ai repoussé l'échéance. Et aujourd'hui je m'en veux.

Parce qu'aujourd'hui, je viens d'apprendre son décès.

Pour autant, je suis "heureuse" de savoir qu'elle avait le sourire à chaque fois qu'elle entrait dans ma classe, heureuse d'avoir été là pour l'écouter, de temps en temps, heureuse de savoir que, la dernière fois que je l'ai vue, je lui ai fait un grand sourire et lui ai souhaité une bonne journée et j'ai obtenu son sourire et son "merci" en retour. Je sais qu'elle se sentait mal dans l'école, elle se sentait méprisée. Mais je sais aussi qu'elle se sentait bien dans ma classe. La dernière fois que j'ai parlé avec elle, elle m'a dit "tout le monde n'est pas comme vous". Et je sais, par une de ses collègues, qu'elle appréciait lorsqu'elle était dans ma classe. Je suis heureuse de lui avoir donné cela. C'est peu de choses, un simple sourire, une écoute bienveillante, mais je suis heureuse d'avoir pu lui offrir cela dans cet environnement où elle se sentait si mal.

Et puis cette histoire m'amène à une réflexion que je me suis déjà faite par le passé. Certaines personnes se plaignent souvent, et nous agacent profondément. Nous sommes amenés parfois à des jugements à l'emporte-pièce. Je trouve triste de ne pas entendre qu'une personne est en souffrance. On ne peut pas écouter toutes les personnes en souffrance de notre entourage, on est humains et on a aussi nos propres problèmes et nos propres limites. Mais, au moins, ne jugeons pas les personnes qui disent se sentir mal. Soyons, sinon à l'écoute, du moins dans l'acceptation que tout le monde n'a pas la force de garder son mal-être pour lui.

Je ne pourrai pas être à son enterrement, qui aura lieu vendredi, je ne serai pas dans la région. Mais j'aurai une pensée pour elle, pensée qui s'ajoutera à toutes les pensées que j'ai eues pour elle depuis que je la connais, depuis que je sais qu'elle allait mal, depuis que je la savais arrêtée, depuis que je la savais malade et hospitalisée. Je vais mettre une bougie à brûler ce soir, en sa mémoire.

Je souhaitais vous raconter cela afin que, vous aussi, vous ayez une pensée pour elle. Même si vous l'oubliez ensuite, je sais au moins que les pensées de mes amis seront allées vers elle ne serait-ce que le temps de cette lecture. Vous qui avez lu ce texte, et pensé à cette personne tout le long de cette lecture, je vous remercie pour elle.

Repose en paix, j'espère que tu trouveras de l'amour et de la lumière là où tu es.

dimanche 24 août 2014

L'invité du soir, de Fiona McFarlane

Le mari de Ruth Field avait insisté pour qu'ils viennent vivre dans leur résidence secondaire face à la mer, et quand ils y ont finalement emménagé, il n'y a vécu qu'un an avant de laisser Ruth veuve dans cette maison qu'elle n'apprécie pas vraiment. Elle tâche depuis lors de vivre sa retraite au bord de la mer en laissant beaucoup de ses actes se faire dicter par le hasard. Le hasard, aussi, qui lui amène Frida Young, cette aide-ménagère qui débarque un beau jour, se disant envoyée par les services sociaux pour aider Ruth dans son quotidien ? Frida qui vient d'abord une heure par jour, puis de plus en plus, jusqu'à s'installer chez Ruth dans des conditions dérangeantes. Petit à petit, les femmes deviennent proches et Ruth raconte à Frida sa vie de jeune fille qui a grandi aux Iles Fidji et a laissé derrière elle, en venant s'installer en Australie, un premier amour de jeunesse qui lui avait brisé le coeur. Nous sommes pourtant rapidement en proie à des doutes face à la lunatique Frida qui est tour à tour rassurante ou effrayante. Et que dire de cet étrange visiteur sauvage, un tigre mangeur d'hommes, qui vient hanter les nuits de Ruth, persuadée de trouver au petit matin des preuves de son passage dans sa maison ? Petit à petit, le roman nous entraîne dans sa spirale implacable qui nous laisse incapables de refermer ce huis-clos oppressant avant d'être allés jusqu'à la page finale.

Premier roman de Fiona McFarlane, l'écriture est fluide et la structure intelligente. Jamais elle ne tombe dans le pathos avec les récits de la vieille dame, et l'alternance entre la période d'aujourd'hui et celle de la jeunesse de Ruth est habilement menée, de façon à ce que le récit de chaque période reste attractif et apporte un éclairage à l'ensemble. L'ambiance s'alourdit de façon très subtile, sans qu'on sente vraiment venir les choses, et soudain l'on se rend compte que l'on s'est laissé happer par cette histoire singulière et qu'on ne peut plus vraiment poser le livre sans en ressentir un brin de frustration.

Rien n'est convenu, on se laisse juste porter sur les vagues jusqu'à l'inextricable épilogue auquel on s'attend sans vraiment y croire. Un roman qui m'a enthousiasmée et que j'ai aimé lire, presque d'une traite !


samedi 23 août 2014

Il était une fois un petit enfant de 90 ans...

Une maison de retraite qui partage ses locaux avec une crèche. Une véranda chez les anciens qui donne directement sur le jardin de jeux des tout neufs. Ca m'a fait sourire, quand je suis arrivée. Puis, une fois entrée dans la dénommée "Résidence", cette proximité a pris une toute autre dimension.

De personnes âgées, je n'avais côtoyé jusque là que mes aïeux. 

Je me souviens, petite, être montée un jour de grand soleil sur les genoux tremblants de mon arrière-grand-père et avoir observé, interloquée, sa main qui ne cessait de gigoter. Je me souviens m'être faite houspiller : "laisse-le tranquille, voyons !". J'ignore ce que j'ai fait ensuite, tout ce que je garde de ce moment, c'est la consternation dans laquelle m'avait plongée ce membre qui ne parvenait à rien attraper sans être parcouru de cette espèce de frisson exagéré, ce membre sur lequel l'homme semblait ne plus avoir beaucoup d'autorité. Je n'ai aucun souvenir des échanges que nous avons pu avoir. Et surtout, je ne me souviens pas l'avoir côtoyé suffisamment, ni peut-être jusqu'à assez tard, pour voir la déchéance.

Je me souviens aussi, beaucoup mieux, des parents de ma grand-mère paternelle, décédés bien plus tard. J'ai eu le temps de les connaître et je peux encore, quand je pense à eux, entendre leurs voix, leur rire, je revois leur façon de parler, de s'asseoir, de se mouvoir. Je me souviens des après-midis que l'on allait passer chez eux, je revois leur maison et la cour dans laquelle on jouait. Je n'ai pas eu à voir la décrépitude s'emparer d'eux. Mon arrière-grand-mère a fait un séjour en maison de retraite, mais je ne me souviens pas l'y avoir vue souvent et je ne me souviens pas qu'elle ait décliné au point de ne plus se souvenir de nous. Je ne sais plus. La mémoire embellit peut-être mes souvenirs ?

Je me souviens aussi de la maman de mon grand-père maternel. Oh, je ne peux pas vraiment dire que je l'aie connue, disons que nous avons vécu en parallèle pendant quelques années, mais je ne l'ai pas vue souvent. Ce que je sais, par contre, c'est qu'une fois en maison de retraite, elle a cessé de se nourrir jusqu'à ce que (ou devrais-je dire "afin que" ?) la vie la quitte. Elle, indépendante, qui s'était occupée de tout pendant toute sa vie, elle qui n'avait jamais eu besoin de l'aide de personne, elle qui, au contraire, avait pris soin des siens jusqu'à un âge avancé, elle n'a pas supporté la maison de retraite et a préféré, dans ces conditions, tirer sa révérence.

Je me suis sentie étrangement proche d'elle hier, quand j'ai pénétré l'enceinte de cette résidence pour personnes âgées. Tout a l'air fait, pourtant, pour que les pensionnaires s'y sentent bien. Le personnel est souriant et dynamique, les soignantes connaissent leurs patients et les appellent par leur nom quand elles les croisent dans les couloirs, l'environnement est joli, les couleurs joyeuses et des fleurs disposées çà et là. Dans les chambres des pensionnaires, les meubles qui les ont accompagnés toute leur vie sont présents, afin qu'un semblant de vie normale entre en ces murs. Dans les ascenseurs, l'on peut voir des affiches annonçant le planning des activités prévues pour les prochaines semaines : atelier mosaïque, soirée jeux de société, matinée manucure... Et, partout dans l'établissement, la reconstitution d'une vie normale : un marchand de journaux "à l'ancienne", une petite maisonnette en carton-pâte, une salle de restauration à l'image d'un grand salon... Tout est fait pour que cette "vie-réelle" factice apparaisse comme authentique. 

Et pourtant.

Et pourtant, ces personnes âgées ne sont pas dupes. Celles qui sont encore lucides ne s'y trompent assurément pas. Celles qui sont tellement perdues qu'elles ne reconnaissent plus les personnes qui leur étaient chères, ne doivent pas saisir le lien entre cette fausse réalité et l'extérieur. Ont-elles seulement encore conscience qu'il y a une autre vie ailleurs ?

Ce matin-là, on m'a demandé mon aide pour permettre à certaines personnes âgées en demande d'assister à la messe mensuelle qui est dispensée dans un petit salon reconverti en chapelle pour l'occasion. J'y suis allée le coeur bien accroché, décidée à apporter à ces personnes un grand sourire et un peu de joie dans leur quotidien. Oh, je me doutais bien que je rencontrerais quelques personnes qui divaguent. Que j'entrerais dans l'ambiance feutrée d'une maison de retraite où les personnes ont besoin d'aide pour les tâches les plus élémentaires. Que tout ne serait pas rose. Mais tout de même. Je ne m'attendais pas à ça.

"Ca", c'est une immense école maternelle dans laquelle les élèves ont 90 ans et ne sont plus maîtres d'eux-mêmes. C'est un endroit où l'on aide des "enfants" à marcher, mais où l'on sait que l'enfant en question n'ira plus vers le progrès, mais vers le déclin. Où l'on parle à des personnes qui nous regardent intensément sans sembler comprendre un traître mot de ce qu'on leur dit. Où l'on s'en veut d'avoir tenté d'aider des personnes qui se sont vexées parce que notre aide les a directement renvoyées à leur handicap. 

Ce matin-là, donc, me voilà sur les pas de C., habituée à venir ici pour aider les personnes âgées chaque mois pour la messe. Nous frappons aux portes des personnes voulant y assister, nous entrons avant même d'entendre une réponse.

La première femme nous demande plusieurs fois de répéter ce qu'on dit, elle n'entend plus rien. On s'avance jusqu'à presque lui crier à l'oreille pour qu'elle finisse par comprendre que c'est aujourd'hui la messe. Mais elle est encore en chemise de nuit, et nous explique qu'elle attend qu'une soignante vienne l'aider à s'habiller, mais que personne ne vient. Un enfant dépendant d'une "grande personne", mais cet enfant-là a vécu de nombreuses années, a su s'occuper d'elle et probablement d'autres personnes, et a maintenant besoin de quelqu'un pour l'habiller.

Nous la laissons en lui disant que nous repasserons plus tard, quand elle sera habillée. En attendant, nous avons encore beaucoup d'autres personnes à aller chercher. Une femme nous regarde mais ne parvient pas à émerger de son sommeil. On voit qu'elle lutte pour ouvrir les yeux, mais ses paupières sont décidément trop lourdes, nous décidons de la laisser se reposer. Une autre encore nous voit arriver, nous regarde sans nous voir, l'air complètement absent. Elle n'est pas habillée, mais elle sait faire. Elle comprend. Elle se lève sans un mot et commence à se préparer. Nous lui laissons son intimité et lui annonçons notre retour dans quelques minutes pour l'accompagner au salon-chapelle. En attendant, nous passons voir encore d'autres personnes. L'une d'elles avance avec difficulté, mais son oeil vif et son sourire pétillant nous montrent qu'elle sait de quoi on parle, elle se lève et avance, digne et vaillante, à tout petits pas vers le salon, le visage illuminé par un large sourire laissant présager de sa joie d'assister à cette célébration. Nous poursuivons notre tour. Nous croisons sur notre chemin la première femme, qui déambule en fauteuil roulant dans les couloirs, désespérée que personne ne vienne l'aider à faire sa toilette et s'habiller, voyant bien qu'elle sera en retard... Nous avons prévenu les soignantes, mais nous sommes au mois d'août, il y a moins de personnel... Plusieurs autres femmes ne sont pas encore habillées, certaines sont avec leur soignante en train de faire leur toilette, dans ce cas nous restons dehors et prévenons simplement que la messe va bientôt commencer. Certaines sont amenées en fauteuil, d'autres en déambulateur. Nous repassons chercher celles qui devaient finir de s'habiller. J'aide une femme à avancer en s'appuyant sur moi. Nous sortons de sa chambre puis, sans rien dire, elle y retourne. Je la suis, sourcil froncé, me demandant à quoi elle a pensé soudainement. Et c'est le coeur serré que je la vois changer de chaussons. Elle a ses chaussons pour sa chambre, et une autre paire de chaussons pour en sortir. C'est sa façon à elle de signifier qu'elle "sort", qu'elle va à la rencontre de ses pairs en dehors de son petit chez-elle. 

Petit à petit, tout le monde finit par être installé et la messe commence, avec du retard, avant que la première femme, celle qui n'avait personne pour l'habiller, n'ait eu le temps d'arriver, mais on nous a fait savoir que quelqu'un la prépare, elle arrivera bientôt.

Je prends alors conscience que notre rôle ne s'arrête pas à aller simplement chercher les femmes et les aider à venir. Dans ce tout petit salon transformé pour l'occasion, la communauté ne chante pas, ces femmes sont trop fatiguées ou peut-être trop timides, ou bien les deux à la fois, et nous chantons pour elles, pour faire de cette messe un moment qui ne soit pas gris et triste, mais bien un envoi de lumière et d'espérance pour illuminer leur quotidien.

Une femme est installée en face de moi, je croise souvent ses yeux sombres et concentrés qui me regardent intensément, elle a l'air déterminé de ceux qui savent parfaitement ce qu'ils font et pourquoi ils le font.

La dame qui avait besoin d'aide pour s'habiller est enfin arrivée. Le prêtre est en train de dire son homélie, et la dame le regarde avec surprise. Le prêtre qui vient habituellement est en vacances, et c'est donc un autre prêtre qui est venu le remplacer. Alors, sans aucune retenue, comme un enfant dans une classe de maternelle, la dame indignée s'exclame - très fort parce qu'elle n'entend pas bien - "mais c'est pas l'curé, ça !!". Et comme pour une remarque enfantine, nous rions, attendris. Le prêtre lui explique gentiment pourquoi "son curé" n'est pas là, et la femme rassérénée, coupe à nouveau l'homélie du prêtre pour partager, très fort à nouveau, sa joie de voir le soleil briller ce jour !

Invitée à lire à haute voix un des textes de la célébration, je me prends à lire à ces personnes comme je pourrais le faire dans ma classe avec des tout petits : consciente que certains n'entendent pas bien, je ralentis mon débit et je parle fort, en espérant que toutes les personnes présentes auront entendu comme il faut.

Puis arrive le moment où l'on se donne la paix du Christ : on se tourne les uns vers les autres, on se serre la main chaleureusement en se souhaitant mutuellement que la paix du Christ soit avec nous. Etant données les circonstances, nous faisons, toutes les "accompagnatrices", le tour des personnes âgées présentes, toutes soit en fauteuil soit avec des difficultés pour se déplacer. Avec un grand sourire et la main ferme, je vais leur souhaiter la paix du Christ à chacune, les regardant droit dans les yeux, en essayant d'y mettre autant de chaleur que je le peux, et avec sincérité. Certaines s'attardent, gardent ma main dans les leurs et me renvoient mon sourire. Certaines tendent la main parce qu'elles voient les autres faire et regardent, perdues, les yeux dans le vague. En dernier, j'arrive à cette femme au regard déterminé, celle qui me regardait avec insistance depuis le début de la célébration. Lorsque je lui prends la main, j'ai l'impression de la tirer d'une immense rêverie. Elle me regarde alors comme si elle me voyait pour la première fois, et d'un seul coup son regard s'adoucit et son visage s'illumine d'un sourire. C'est alors qu'à la place du "La paix du Christ" attendu, elle s'exclame "bonjour ! Comment ça va ?". C'est à ce moment que je comprends que son regard si concentré ne l'était peut-être que pour ses rêves brouillant sa réalité. 

Je retourne m'asseoir et la célébration se termine sans rien de particulier à noter. A la fin, bien sûr, il faut ramener tout ce petit monde dans les chambres, ou dans le restaurant car l'heure du repas approche. C. me demande si je veux bien pousser le fauteuil d'une dame, j'accepte bien entendu, je suis venue là pour aider. Je prends les poignées du fauteuil, puis je me penche vers la dame : de la même façon que, quand mes enfants étaient tout bébés, j'estimais qu'ils méritaient d'être considérés dès les premiers jours comme des personnes à qui l'on explique ce qui leur arrive, de la même façon que, forte de cette conviction, je ne les passais jamais à d'autres bras sans leur avoir dit avant "je vais te mettre dans les bras de telle personne", de la même façon que je leur expliquais tout ce qu'il allait leur arriver de prévisible, de cette même façon, j'ai mis ma main sur l'épaule de la dame, je l'ai regardée et je lui ai dit "je vais prendre votre fauteuil et je vais vous emmener au restaurant". Nous commençons à rouler, et la dame d'un seul coup me demande si on va dans sa chambre avant. Je demande donc à C., qui a l'habitude, mais elle me dit que non, ce n'est pas la peine, puisque c'est l'heure du repas. Nous descendons par l'ascenseur dans lequel, malencontreusement, je butte avec la roue du fauteuil sur le pied de cette dame au regard concentré sur ses rêveries, qui se met à pleurer et à se plaindre comme un enfant. Je me confonds en excuses, je ne sais plus où me mettre. Je ne pense pas lui avoir fait réellement très mal, mais la réaction est exacerbée... comme celle d'un enfant. La dame finit par s'arrêter de pleurer, mais désormais elle me fusille du regard. 

Quand on arrive au restaurant, la dame que je pousse en fauteuil nous dit qu'elle voulait passer dans sa chambre, elle voulait son déambulateur, parce que son fauteuil est trop grand et qu'elle ne peut pas s'asseoir à table avec ! Nous voilà donc parties dans le sens inverse pour aller chercher ledit déambulateur. A l'étage, nous croisons une soignante qui nous demande de mettre le fauteuil devant l'ascenseur ; elle nous apporte le déambulateur, et, à deux, nous aidons cette femme de 95 ans à se mettre debout pour s'appuyer sur son déambulateur. La soignante me dit "à partir de là, c'est bon, elle sait faire, vous pouvez la laisser !". Elle sait faire, oui. Mais ce n'est pas un automate. Si elle sait faire, ça n'empêche qu'elle a peut-être envie de compagnie ? Je lui demande donc si je peux la laisser, ce à quoi elle me répond : "oui, ou alors vous pouvez venir, aussi, hein, il y a de la place dans l'ascenseur !". J'interprète peut-être mal, mais je décide que c'est une façon à peine déguisée de demander ma compagnie pour aller jusqu'au restaurant où elle retrouvera ses amis. 

Pendant que nous attendons l'ascenceur, une autre femme arrive, et met sous les yeux de ma ptite dame un crayon kôhl en lui demandant de quelle couleur il est. Ma ptite dame ne lui répond pas, car elle est en train de m'expliquer que cela fait dix ans, cette année, qu'elle est logée ici. Elle arrive à s'amuser du fait que cette femme qui vient de faire irruption est sa troisième voisine en dix ans ; elle-même est toujours là et voit défiler les autres. Pendant ce temps, l'autre insiste : "c'est de quelle couleur ? Mais dis-moiiii, il est de quelle couleur ce crayooon ?", telle un enfant qui n'a pas encore appris à attendre son tour pour prendre la parole. Pour couper court à cet interrogatoire en fanfare et réussir à écouter mon interlocutrice, je me penche et lui dis dans un sourire "il est gris, Madame", l'autre m'observe, comme si elle découvrait soudainement ma présence. Son visage s'éclaire, puis elle me tend un autre crayon et me demande de quelle couleur est celui-là, et je lui dis "bleu". Et, pendant que la dame que j'accompagne continue de me raconter sa vie ici, entre sourire et mélancolie, pendant qu'elle me dit sans amertume que le personnel ici sait bien que les pensionnaires sont en fin de vie, l'autre me remercie chaleureusement pour les informations que je lui ai données, puis tapote avec ses crayons l'épaule de la dame qui parle et, l'air mauvais, lui dit : "Méchante ! Tu es vilaine, toi ! Je m'en souviendrai !"... Je m'en veux d'avoir provoqué l'ire de la dame contre sa voisine, mais devant l'indifférence de l'autre provoquée par cette petite manifestation de colère, je me rassure en me disant que, peut-être, cette petite chicane partira dans les méandres de la mémoire perturbée de cette dame qui ne connaît plus ses couleurs. Cette enfant âgée qui se comporte comme les petits de la crèche à côté, sauf qu'aux petits à qui l'on apprend les couleurs, on se dit qu'à force de répétition, cela rentrera et qu'un jour on pourra applaudir avec enthousiasme quand ils énonceront toutes leurs couleurs sans se tromper... tandis que là, il est malheureusement probable que malgré les répétitions, son discernement des couleurs n'ira plus jamais qu'en déclinant... 
Enfin, l'ascenseur arrive. Au rez-de-chaussée, je conduis la petite dame jusqu'à l'entrée du restaurant, où je la laisse aller s'installer tranquillement. A ce moment-là, j'entends un monsieur crier très fort "Ooooh ! Mais meeeerde !". Surprise, je m'arrête et remarque que personne ne réagit. Quelle tristesse de constater que ce cri doit être habituel ici... En repartant, je croiserai la dame perdue dans ses rêves qui, en croisant mon regard, m'observera d'un air sévère. A moins qu'elle ne soit repartie sur son air concentré du début, et ait oublié m'avoir seulement croisée auparavant ?

C'est le coeur à la fois lourd et léger que je ressors. Déroutée, je suis tout à la fois triste d'avoir vu ces personnes perdues dans des pensées qui n'appartiennent qu'à elles, contente d'avoir pu en aider certaines à assister à ce moment important pour elles, rassurée et admirative devant les personnels qui s'occupent d'elles à longueurs de journées, et pleinement consciente qu'en dehors de mon petit monde à moi vivent des personnes esseulées, qui, pour certaines, n'ont d'autre compagnie au quotidien que des personnes qui ne savent plus bien où elles se trouvent, que certaines le prennent avec philosophie, que d'autres sont capables d'arborer encore des mines consciemment joyeuses, que d'autres encore se ferment et finissent peut-être par s'enfermer en elles-mêmes, impénétrables à qui que ce soit d'autre. Ravie aussi de savoir que de belles personnes s'occupent d'elles ; non seulement les personnels de la maison de retraite, mais également des bénévoles, comme C. qui m'a guidée ce matin, et m'a raconté ce qu'elle fait d'autre pour ces personnes qui méritent tant qu'on n'oublie pas leur humanité. Voir C. se pencher pour embrasser un petit monsieur en fauteuil et lui promettre de lui rendre visite la semaine suivante, et en retour l'éclat qui a brillé un instant dans les yeux de cet homme manifestement en attente d'heureuses perturbations dans son quotidien, m'a profondément émue.

J'ai été saisie par cette similitude entre les attitudes de certaines de ces personnes d'un âge respectable et celles des élèves de maternelle qui viennent à moi chaque matin de période scolaire. Je savais que cela existait, mais jusque là, je ne faisais qu'imaginer, n'ayant jamais eu vraiment à côtoyer une personne en maison de retraite. Aujourd'hui, j'ai partagé quelques courts instants de leurs existences et cela m'a profondément remuée. Les métiers des personnels qui gravitent autour de ces personnes sont ô combien nécessaires, et doivent, je crois, faire l'objet d'une vocation. Pour ma part, ma toute petite contribution m'a plu, dans le sens où elle m'a permis de mettre en oeuvre une part de ma vocation d'être humain qui demande à s'étendre encore et encore : aider les autres, leur apporter soutien et chaleur humaine. 
Si j'irais travailler dans un tel endroit ? Je ne crois pas. Je crois que j'ai encore trop besoin de la présence vivante, vivifiante et pleine de promesses des enfants en bas âge. Cette même présence qui doit probablement rasséréner les personnes âgées de cette résidence lorsqu'elles observent jouer les enfants de la crèche qui jouxte leur maison de retraite, c'est là tout le sens que je vois à cette proximité des deux établissements recevant des représentants des deux extrémités de la vie... 
Si j'irais y rendre service de temps à autres ? J'y réfléchis très sérieusement.