jeudi 19 juin 2014

Si seulement...

Une petite nouvelle qui me trottait en tête depuis des mois... la voilà sur le papier virtuel...

Hagard, le cœur sens-dessus-dessous, je n'arrive pas à réaliser. Je ne saisis pas ce qui est en train de se passer sous mes yeux, c'est au-delà de ce que mon cerveau est capable d'accepter. Voilà trois jours que je ne dors pas, mon corps tient sur les nerfs et je ne sais pas combien de temps il va encore résister. Mes yeux sont secs, je ne parviens pas à pleurer tant j'ai du mal à croire que ce que je vois est vrai.

J'ai rencontré Ysaline il y a des mois de cela, et elle m'a plu tout de suite. D'abord, je l'ai trouvée très belle. Puis nous avons discuté, et nous avons très vite constaté que nous étions sur la même longueur d'ondes. Intelligente et drôle, dotée du même humour que moi, ce qui nous a amenés à de nombreux fous-rires. A chaque fois que nous nous sommes vus, inlassablement, nous nous entendions sur tout, et tout nous faisait rire. Nous passions des journées, des soirées magiques, elle était à la fois ma meilleure amie et comme une petite sœur pour moi. J'ai voulu croire en l'amitié homme-femme, mais j'ai bien vite arrêté de me mentir. Combien de fois mon coeur s'est serré en l'apercevant ! Je la voyais arriver de loin, je l'observais, et une sorte de vertige s'emparait de moi, je sentais comme un point douloureux et excitant descendre de mon coeur vers mon estomac, et dès qu'elle levait ses yeux doux et pétillants sur moi, je me sentais redevenir un enfant. Puis la conversation s'engageait, sur un ton badin. Nous riions de bon cœur, et secrètement le mien faisait des bonds vertigineux. Je me sentais toujours plus drôle et plus en forme quand elle était près de moi. En temps normal, j'étais déjà quelqu'un de jovial, mais dès qu'elle était dans les parages, je me sentais un regain de dynamisme et d'humour, j'étais tellement plein de joie et d'humour que je devenais un vrai boute-en-train. J'avais tant de plaisir à la voir ! Nous nous entendions si bien ! Nous avions toujours tellement de choses à nous raconter, d'anecdotes à partager ! Nous avions tant de points communs !

 Et parmi eux, il y en a eu un, crucial : nous étions tous les deux, chacun de notre côté, mariés et parents d'enfants pas très grands. Et cela aura été, probablement, notre plus grand obstacle. 

Car il ne faisait aucun doute que, elle et moi célibataires, nous aurions entamé une relation. Et quelle relation c'eût été ! Une telle harmonie, une telle osmose entre nous ! Je suis intimement convaincu que nous aurions formé un couple magnifique et heureux ! Mais voilà, nous nous sommes rencontrés avec quelques années de retard... 

Je crois sincèrement que mes sentiments étaient partagés. Nous n'en avons jamais parlé, et pourtant, cela me semble tout simplement évident. Nous avons eu tant de bons moments, elle et moi. Nous avions des conversations guillerettes, restant toujours en tout bien tout honneur, mais prenant soin de glisser régulièrement, par-ci, par-là, des allusions qui faisaient fourmiller délicieusement de petits picotements tout le long de mon dos. Nous avons partagé tant de longs regards dans lesquels brillaient toutes les étoiles du ciel, dans lesquelles les sentiments que nous éprouvions l'un pour l'autre étaient sans équivoque. Nous évitions de multiplier ces échanges, car nous étions tout le temps entourés de nos familles, et cela posait un problème manifeste par rapport à nos conjoints respectifs, qui n'auraient pas été dupes. Alors, nos regards se croisaient, s'envoyaient bien malgré nous toute la douceur du monde, et se quittaient aussi rapidement qu'ils s'étaient rencontrés, de peur de nous faire remarquer. C'étaient de brefs instants qui, dans mon cœur, restent gravés comme s'ils avaient duré une éternité. 

Nous étions aussi très tactiles, et n'hésitions jamais à nous effleurer lorsque nous étions proches physiquement. Combien de fois nos doigts se sont-ils frôlés, combien nos mains se sont-elles touchées, combien nos bras, côte à côte, se sont-ils caressés, sans que jamais nous n'en parlions entre nous. Comme d'un accord tacite, nous n'avons jamais mis de mots sur ces situations, avons agi exactement comme si elles étaient les plus naturelles du monde, alors qu'en notre for intérieur, nous savions aussi bien l'un que l'autre qu'elles ne l'étaient pas. Nous entrions en contact physique parce que nous en avions besoin, cela nous permettait de croire, un peu, et de rêver, beaucoup, à notre relation qui ne démarrerait jamais. Je savais que je n'irais jamais plus loin, parce que pour moi, mes enfants étaient ma vie, et il était hors de question qu'ils puissent souffrir du fait que je blesse leur mère en la quittant, je ne voulais pas que mes enfants aient à souffrir d'une séparation, aussi je n'envisageais en aucun cas de me séparer de mon épouse. Pourtant, quand je la regardais alors, et peut-être ce sentiment s'est-il encore amplifié maintenant, je ne voyais rien qui ait pu me plaire chez elle. Subitement, je la trouvais bien terne, sans intérêt, et son humour ne me faisait plus rire... 

J'avais envisagé un temps, à défaut de la quitter, d'entamer avec Ysaline une relation dans son dos. Une relation dont elle ne saurait jamais rien, qui ne la ferait donc pas souffrir et laisserait mes enfants en dehors de tout ça. Mais c'était sans compter sur son intuition féminine. Elle a bien vite compris qu'il se passait quelque chose entre Ysaline et moi. Elle nous a observés et a surpris nos regards, a saisi la douceur de nos conversations dans lesquelles jamais un mot n'aurait été trop équivoque, mais dont le ton a allumé tous les radars de mon épouse. Un soir, pendant une semaine de vacances où les enfants étaient partis chez leurs grand-parents, elle m'a fait une crise énorme. Je ne l'avais jamais vue dans cet état, elle était hystérique, pleurait, son nez coulait et elle postillonnait à chaque mot qu'elle prononçait. Elle était impressionnante, dans le mauvais sens du terme, et cette colère noire aurait pu tout simplement mettre fin à notre histoire, tant elle s'est montrée sous un jour fâcheux et déplaisant. Mais, comme elle me connaissait vraiment bien, elle savait exactement où appuyer pour obtenir ses fins. Après avoir vociféré et braillé comme une damnée pendant peut-être une heure ou deux, après m'avoir accusé de tous les maux de la Terre, m'avoir lancé toutes les insultes possibles à la figure, elle a fini par reprendre le dessus sur sa colère, s'asseoir sur le canapé et pleurer en silence. J'osais à peine bouger et en étais à me demander comment conclure cette odieuse dispute, quand, d'un ton calme et posé, elle m'a asséné le coup de grâce : si elle me voyait adopter encore une fois, une seule, ce comportement avec Ysaline, elle me quitterait sur le champ, emmenant avec elle nos enfants, et irait vivre le plus loin possible de moi. Cette menace a définitivement stoppé chez moi toute velléité d'entreprendre quoi que ce soit avec Ysaline. Je tenais à elle, j'étais persuadé que nous aurions pu vivre des moments extrêmement forts, elle et moi, mais, plus qu'à tout, je tenais à mes enfants. Rien que d'imaginer qu'ils puissent vivre loin de moi me retournait et calmait immédiatement toute envie d'aller voir ailleurs.

Alors j'ai tout arrêté. A partir de là, la mort dans l'âme, quand je voyais Ysaline, je détournais le regard, ne m'attardais pas à la contempler ou à passer du temps près d'elle - de toute façon, mon épouse y veillait, elle me surveillait comme le lait sur le feu. Cela me déchirait le cœur, j'étais déboussolé et n'avais plus autant envie de rire quand je la voyais, mais je crois que ce qui me lacérait encore plus de l'intérieur, c'était de voir le regard perdu d'Ysaline. Je crois qu'elle n'a pas compris ce qui se passait. Du jour au lendemain, je ne lui ai plus jamais parlé de la même façon. Je ne m'asseyais plus jamais à côté d'elle, au contraire, je choisissais soigneusement la chaise la plus éloignée possible de la sienne, et je sentais sur mon front le poids de son regard interrogateur. Plus aucune allusion, plus aucun regard appuyé, plus aucun contact physique, plus rien de ce qui faisait notre relation jusque là. Une fois, juste une fois, nous aurions eu l'occasion de nous expliquer. Nous nous sommes retrouvés seuls, chez moi, dans la cuisine, à distance raisonnable du salon où tout le monde dînait. J'ai ouvert la bouche pour parler, mais les mots sont restés bloqués dans ma gorge. Nous n'avions jamais parlé de cela ouvertement, uniquement par allusions, et je n'avais aucune idée de la façon de lui présenter les choses, d'autant plus que je ne m'étais pas attendu à voir se présenter une telle opportunité, je n'imaginais pas que ma femme baisserait la garde quelques instants. J'ai vu qu'Ysaline m'observait, retenant sa respiration, en attente de ce que j'allais pouvoir lui dire ; je crois qu'elle avait bien compris ce dont je m'apprêtais à lui parler. Le temps que je trouve les mots, ses enfants ont fait irruption dans la cuisine, anéantissant ma toute dernière chance de lui parler seul à seule. Après cela, l'occasion ne s'est plus jamais présentée. 

Nous avons continué de nous voir, en famille, mais la gaieté qui faisait autrefois notre relation n'était plus. Je sentais qu'elle essayait, au début, de venir plus près de moi, de recréer ce qui nous unissait. Je comprends bien qu'elle ne pouvait se résoudre à accepter ainsi le déclin de notre relation, bien que celle-ci ne soit jamais allée au-delà de petites choses somme toute très simples, qui n'étaient pas sans rappeler nos premières amourettes d'adolescence. Tout en n'ayant jamais franchi quelque limite que ce soit, nous savions aussi bien l'un que l'autre ce qui se cachait derrière nos échanges en apparence anodins. Je savais, le jour où j'ai décidé de mettre mes enfants avant toute autre chose, que notre relation en resterait au stade du rêve, du fantasme, et que nous n'irions jamais plus loin. Je n'avais jamais imaginé à quel point cela me laisserait meurtri. Mais j'avais fait un choix, et j'étais décidé à m'y tenir. 

Il y a trois jours de cela, Ysaline m'a appelé. Sur mon portable. En pleine journée.
Et, sans me laisser le temps de parler, elle m'a déversé, en larmes, tout ce qu'elle avait sur le cœur. Elle m'a tout dit. Qu'elle était amoureuse de moi comme jamais elle n'avait été amoureuse ; qu'elle aimait notre relation ; qu'elle savait, parce qu'elle en avait la conviction intimement chevillée au corps et au cœur, que ses sentiments étaient réciproques ; qu'elle savait qu'il s'était passé quelque chose, parce que depuis des mois tout avait changé du jour au lendemain, qu'elle ne comprenait pas quoi, mais qu'elle en souffrait, qu'elle en souffrait à un point que je n'imaginais pas ; qu'elle savait que, pourtant, je l'aimais, elle en était sûre ; elle m'a dit, aussi, qu'elle avait compris qu'il ne se passerait jamais rien entre nous, et qu'elle n'était pas sûre de pouvoir supporter cela. Elle s'est confiée sur la tristesse de sa vie de couple, qu'avant de me rencontrer ce n'était déjà pas tout rose, mais que, depuis qu'elle me connaissait, elle savait qu'elle s'était trompée en épousant son mari. Qu'elle ne comprenait pas comment deux personnes qui avaient tout simplement l'air d'être des âmes sœurs pouvaient à ce point passer à côté l'une de l'autre sans rien tenter, sans faire quoi que ce soit pour unir leurs âmes, leurs corps et leurs cœurs. Qu'elle rêvait de moi la nuit, et que, quand elle se réveillait le matin, elle gardait les yeux fermés pour prolonger son rêve au creux de son cœur le plus longtemps possible, nous imaginant enlacés dans un doux corps à corps qui n'en finissait plus. Qu'elle avait perdu tout espoir que ces rêves deviennent réalité. Elle en était à me dire à quel point on aurait pu être heureux tous les deux quand, brusquement, j'ai entendu un bruit que je n'ai pas identifié tout de suite. Tout s'est passé très vite, et pourtant, j'ai eu l'impression que tout ralentissait soudainement. D'abord un crissement de pneus qui n'en finissait plus. Puis, au bout, un bruit assourdissant de choc et de tôle froissée, et je crois avoir distingué, au milieu de tout ça, un cri, la voix d'Ysaline. Puis plus rien. J'étais sous le choc, je n'ai pas réagi tout de suite. J'attendais. J'ai fini par balbutier son prénom. Je parvenais à peine à le prononcer, puis, petit à petit, la voix m'est revenue et j'ai parlé plus fort. J'ai fini par crier son prénom, par le hurler jusqu'à n'en plus pouvoir. Au bout du fil, il n'y avait plus rien que le son neutre et impassible de la tonalité. 

Et aujourd'hui, me voilà devant une boîte de bois, une jolie boîte sculptée dans du chêne, taillée aux dimensions d'Ysaline. Son cercueil. Je ne peux pas y croire. Je ne peux pas accepter la réalité de ce que je vis là. Je regarde le coffre de bois descendre dans le trou creusé exprès, et, hébété, je cligne des yeux pour observer autour de moi. Je suis comme anesthésié, les sons me parviennent de très loin et je suis aveuglé par la moindre lumière. Je vois son mari, ses enfants, qui pleurent, eux, ils arrivent à pleurer. Pour ma part, ma gorge est aussi sèche que mes yeux, et j'ai du mal à rester debout. Je ne suis plus que douleur. Ysaline. Mon âme sœur qui, après m'avoir tout lancé à la figure,  a fini sa route et sa vie dans un platane. Les gendarmes ont décidé qu'il devait s'agir d'un suicide, parce que la route n'était pas dangereuse à cet endroit, et parce que, selon eux, il fallait vraiment le vouloir pour aller se jeter sur ce platane. Son mari ne veut pas l'admettre et a décidé qu'Ysaline aimait trop la vie et ses enfants pour en finir ainsi. Pour ma part, je ne sais plus, je n'arrive plus à penser. Je ne sais pas quel but avait Ysaline en m'appelant pour me dévoiler tout ce qu'elle avait dans le coeur. Mais je ne peux m'empêcher de penser que, suicide ou pas, c'est de ma faute si elle est morte. Si nous avions décidé de vivre notre relation, elle n'aurait pas été au téléphone avec moi au moment où elle était sur cette route, elle n'aurait pas été en train de pleurer, ce qui lui a probablement brouillé la vue... C'est ma faute. C'est à cause de moi qu'elle est morte. Mon cœur est en proie à la douleur la plus insoutenable que j'aie jamais vécue. Soudainement, mes jambes ne me tiennent plus, je m'écroule. Et en tombant, ma tête heurte une pierre tombale derrière moi. Tout est noir, je ne vois plus rien, je n'entends plus rien que le bourdonnement de mes oreilles et des gens qui s'affolent autour de moi.

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