dimanche 15 juin 2014

"Différent"

Voilà un petit garçon avenant s'il en est. Dès qu'il vous voit, il vient vers vous, vous attrape les mains et cherche vivement votre regard pour plonger dedans tout entier. Il a les yeux vifs, qui pétillent dès qu'il a réussi à entrer en contact visuel avec vous. Il vous fait l'un des plus beaux sourires que j'aie jamais vus, et vous entraînerait presque pour aller jouer avec lui. C'est un enfant qui aime la proximité, particulièrement celle des adultes. Il reste près de vous, scrute votre regard et s'émerveille dès que vous posez vos yeux sur lui. Il aime aussi le contact physique. Si vous tenez ses mains, il apprécie tout particulièrement le massage de ses paumes. Il se laisse caresser les mains de longues minutes durant et, parfois, finit par vous serrer fort dans ses bras. Il vous sourit, encore et toujours, et lance ses mains à l'assaut de votre visage, il vous touche, caresse vos joues, puis, maladroitement, attire votre visage tout contre le sien pour obtenir un câlin. 
D'autres fois, quand il va mal, il exprime ses émotions d'une façon explosive. Il dit sa détresse bruyamment, il hurle son mal-être, se décharge de ses émotions négatives en les jetant violemment hors de lui ; il pleure, il bave, il donne des coups de poings et de pieds dans tout ce qu'il trouve, il vocifère, il s'époumone et devient comme enragé. Il est alors très difficile à contenir, tant il a besoin d'expulser tout ce qui le brûle à l'intérieur. On se sent impuissant face à ce petit garçon écumant et braillant, on voudrait tant l'aider, mais tout ce qu'on peut faire de mieux, c'est le protéger de lui-même et le regarder avec beaucoup de peine et de bienveillance.
L'autre matin, ce petit garçon qui a souvent besoin du réconfort des adultes, est venu s'asseoir juste à côté de moi sur le banc, pendant la récréation. Je n'ai rien su faire d'autre que le prendre sous mon aile. Alors, il s'est serré tout contre moi, a enfoui son visage dans ses mains et a posé sa tête sur mes jambes, comme s'il avait besoin de se protéger de tous ces enfants qui couraient et criaient tout autour de lui. Instinctivement, mes bras sont venus l'entourer, comme pour répondre à son besoin de protection et de douceur, et mes mains lui ont caressé tout doucement la tête et le dos, comme j'aurais pu le faire pour mes propres enfants. Il s'est apaisé, et a fini par s'endormir là, blotti contre moi. Mon cœur s'est serré face à ce moment de tendre douceur, j'étais à la fois heureuse d'apporter du réconfort à cette petite âme en peine, et triste de me rendre compte à quel point la société est mal adaptée à un enfant comme lui.
Car il n'est pas exactement un enfant comme les autres. Par euphémisme, certains disent qu'il est "différent", d'autres qu'il est "autiste", d'autres enfin, qu'il est "en situation de handicap". Tant de mots pour désigner cet enfant, comme s'il fallait absolument le faire entrer dans une case, lui mettre une étiquette, afin de le reconnaître et de savoir ce qu'on fait pour les personnes qui sont dans le même cas que lui. 
Mais au fait, qu'est-ce qu'on fait pour les personnes qui sont dans le même cas que lui ? On se dit qu'il faut absolument qu'ils soient scolarisés, coûte que coûte, sans trop savoir pourquoi, et on les met en classe sans réfléchir. Pourtant, il me semblait que chaque être humain était unique ? Je rêve d'une société qui respecterait chaque personne qui la compose. Et s'il est des êtres humains qui ont besoin de d'autant plus d'égards, de réflexion, il me semble que c'est justement ces personnes que l'on dit "différentes". S'il est bénéfique pour certains de les mettre dans une classe, entourés d'enfants de leur âge, pour d'autres, ça n'est pas le cas. Du moins, pas dans les conditions de la classe "traditionnelle" française actuelle (c'est à dire surchargée, avec un(e) maître(sse) devant faire ingurgiter des programmes trop lourds à des enfants très différents les uns des autres, dans des locaux pas toujours accueillants ou pratiques, et avec des horaires absurdes - que l'on soit aux anciens ou aux nouveaux rythmes). Ce petit garçon-là, par exemple, serait sûrement plus heureux avec peu d'enfants. Rien que le nombre d'enfants qui l'entourent est violent pour lui. Pourquoi lui imposer cela ? Pourquoi le mettre en détresse ? Au nom de quoi ? De l'apprentissage de l'alphabet ou des nombres ? Mais comment pourrait-il bien apprendre quoi que ce soit alors que l'environnement dans lequel il évolue lui est hostile ? Comment peut-on imaginer qu'il puisse tirer quoi que ce soit de l'enseignement de la maîtresse alors que sa préoccupation première est de se protéger de tous ces pairs qui l'entourent et qu'il ressent comme des atteintes à sa liberté ? Pourquoi ne pas lui permettre d'accéder à une petite structure, dans laquelle il se sentirait en sécurité, où les maîtresses seraient des personnes qui auraient l'habitude de travailler avec le même genre de profil que lui, qui auraient choisi de le faire, et auraient le loisir de lui apprendre les choses à son rythme - son vrai rythme, je veux dire, on ne parle bien entendu pas d'horaires, ici... - sans avoir à s'écrouler d'épuisement sous la pression des programmes à terminer pour TOUS les élèves quel que soit leur rythme, leur niveau, leurs aspirations ? 
Pourquoi ? Parce que ça n'existe pas... J'en demande trop. Cela n'est qu'utopie. Pourtant, je suis persuadée que l'on pourrait vivre dans un monde meilleur si l'on s'arrêtait à l'humain, au lieu de toujours mettre en avant l'excellence au détriment du cœur. Moi, j'ai envie d’œuvrer pour qu'un tel monde voie le jour. 
En attendant, petit bonhomme, viens, viens te blottir contre moi, ou contre mes collègues qui t'accueilleront aussi bras ouverts. Tu trouveras toujours auprès de nous de la chaleur, de la douceur et des sourires. Si cela peut adoucir un peu ta journée, en attendant que notre monde meilleur ne soit plus considéré comme utopique...

1 commentaire:

Laissez-moi un ptit mot ! :)