jeudi 19 juin 2014

Si seulement...

Une petite nouvelle qui me trottait en tête depuis des mois... la voilà sur le papier virtuel...

Hagard, le cœur sens-dessus-dessous, je n'arrive pas à réaliser. Je ne saisis pas ce qui est en train de se passer sous mes yeux, c'est au-delà de ce que mon cerveau est capable d'accepter. Voilà trois jours que je ne dors pas, mon corps tient sur les nerfs et je ne sais pas combien de temps il va encore résister. Mes yeux sont secs, je ne parviens pas à pleurer tant j'ai du mal à croire que ce que je vois est vrai.

J'ai rencontré Ysaline il y a des mois de cela, et elle m'a plu tout de suite. D'abord, je l'ai trouvée très belle. Puis nous avons discuté, et nous avons très vite constaté que nous étions sur la même longueur d'ondes. Intelligente et drôle, dotée du même humour que moi, ce qui nous a amenés à de nombreux fous-rires. A chaque fois que nous nous sommes vus, inlassablement, nous nous entendions sur tout, et tout nous faisait rire. Nous passions des journées, des soirées magiques, elle était à la fois ma meilleure amie et comme une petite sœur pour moi. J'ai voulu croire en l'amitié homme-femme, mais j'ai bien vite arrêté de me mentir. Combien de fois mon coeur s'est serré en l'apercevant ! Je la voyais arriver de loin, je l'observais, et une sorte de vertige s'emparait de moi, je sentais comme un point douloureux et excitant descendre de mon coeur vers mon estomac, et dès qu'elle levait ses yeux doux et pétillants sur moi, je me sentais redevenir un enfant. Puis la conversation s'engageait, sur un ton badin. Nous riions de bon cœur, et secrètement le mien faisait des bonds vertigineux. Je me sentais toujours plus drôle et plus en forme quand elle était près de moi. En temps normal, j'étais déjà quelqu'un de jovial, mais dès qu'elle était dans les parages, je me sentais un regain de dynamisme et d'humour, j'étais tellement plein de joie et d'humour que je devenais un vrai boute-en-train. J'avais tant de plaisir à la voir ! Nous nous entendions si bien ! Nous avions toujours tellement de choses à nous raconter, d'anecdotes à partager ! Nous avions tant de points communs !

 Et parmi eux, il y en a eu un, crucial : nous étions tous les deux, chacun de notre côté, mariés et parents d'enfants pas très grands. Et cela aura été, probablement, notre plus grand obstacle. 

Car il ne faisait aucun doute que, elle et moi célibataires, nous aurions entamé une relation. Et quelle relation c'eût été ! Une telle harmonie, une telle osmose entre nous ! Je suis intimement convaincu que nous aurions formé un couple magnifique et heureux ! Mais voilà, nous nous sommes rencontrés avec quelques années de retard... 

Je crois sincèrement que mes sentiments étaient partagés. Nous n'en avons jamais parlé, et pourtant, cela me semble tout simplement évident. Nous avons eu tant de bons moments, elle et moi. Nous avions des conversations guillerettes, restant toujours en tout bien tout honneur, mais prenant soin de glisser régulièrement, par-ci, par-là, des allusions qui faisaient fourmiller délicieusement de petits picotements tout le long de mon dos. Nous avons partagé tant de longs regards dans lesquels brillaient toutes les étoiles du ciel, dans lesquelles les sentiments que nous éprouvions l'un pour l'autre étaient sans équivoque. Nous évitions de multiplier ces échanges, car nous étions tout le temps entourés de nos familles, et cela posait un problème manifeste par rapport à nos conjoints respectifs, qui n'auraient pas été dupes. Alors, nos regards se croisaient, s'envoyaient bien malgré nous toute la douceur du monde, et se quittaient aussi rapidement qu'ils s'étaient rencontrés, de peur de nous faire remarquer. C'étaient de brefs instants qui, dans mon cœur, restent gravés comme s'ils avaient duré une éternité. 

Nous étions aussi très tactiles, et n'hésitions jamais à nous effleurer lorsque nous étions proches physiquement. Combien de fois nos doigts se sont-ils frôlés, combien nos mains se sont-elles touchées, combien nos bras, côte à côte, se sont-ils caressés, sans que jamais nous n'en parlions entre nous. Comme d'un accord tacite, nous n'avons jamais mis de mots sur ces situations, avons agi exactement comme si elles étaient les plus naturelles du monde, alors qu'en notre for intérieur, nous savions aussi bien l'un que l'autre qu'elles ne l'étaient pas. Nous entrions en contact physique parce que nous en avions besoin, cela nous permettait de croire, un peu, et de rêver, beaucoup, à notre relation qui ne démarrerait jamais. Je savais que je n'irais jamais plus loin, parce que pour moi, mes enfants étaient ma vie, et il était hors de question qu'ils puissent souffrir du fait que je blesse leur mère en la quittant, je ne voulais pas que mes enfants aient à souffrir d'une séparation, aussi je n'envisageais en aucun cas de me séparer de mon épouse. Pourtant, quand je la regardais alors, et peut-être ce sentiment s'est-il encore amplifié maintenant, je ne voyais rien qui ait pu me plaire chez elle. Subitement, je la trouvais bien terne, sans intérêt, et son humour ne me faisait plus rire... 

J'avais envisagé un temps, à défaut de la quitter, d'entamer avec Ysaline une relation dans son dos. Une relation dont elle ne saurait jamais rien, qui ne la ferait donc pas souffrir et laisserait mes enfants en dehors de tout ça. Mais c'était sans compter sur son intuition féminine. Elle a bien vite compris qu'il se passait quelque chose entre Ysaline et moi. Elle nous a observés et a surpris nos regards, a saisi la douceur de nos conversations dans lesquelles jamais un mot n'aurait été trop équivoque, mais dont le ton a allumé tous les radars de mon épouse. Un soir, pendant une semaine de vacances où les enfants étaient partis chez leurs grand-parents, elle m'a fait une crise énorme. Je ne l'avais jamais vue dans cet état, elle était hystérique, pleurait, son nez coulait et elle postillonnait à chaque mot qu'elle prononçait. Elle était impressionnante, dans le mauvais sens du terme, et cette colère noire aurait pu tout simplement mettre fin à notre histoire, tant elle s'est montrée sous un jour fâcheux et déplaisant. Mais, comme elle me connaissait vraiment bien, elle savait exactement où appuyer pour obtenir ses fins. Après avoir vociféré et braillé comme une damnée pendant peut-être une heure ou deux, après m'avoir accusé de tous les maux de la Terre, m'avoir lancé toutes les insultes possibles à la figure, elle a fini par reprendre le dessus sur sa colère, s'asseoir sur le canapé et pleurer en silence. J'osais à peine bouger et en étais à me demander comment conclure cette odieuse dispute, quand, d'un ton calme et posé, elle m'a asséné le coup de grâce : si elle me voyait adopter encore une fois, une seule, ce comportement avec Ysaline, elle me quitterait sur le champ, emmenant avec elle nos enfants, et irait vivre le plus loin possible de moi. Cette menace a définitivement stoppé chez moi toute velléité d'entreprendre quoi que ce soit avec Ysaline. Je tenais à elle, j'étais persuadé que nous aurions pu vivre des moments extrêmement forts, elle et moi, mais, plus qu'à tout, je tenais à mes enfants. Rien que d'imaginer qu'ils puissent vivre loin de moi me retournait et calmait immédiatement toute envie d'aller voir ailleurs.

Alors j'ai tout arrêté. A partir de là, la mort dans l'âme, quand je voyais Ysaline, je détournais le regard, ne m'attardais pas à la contempler ou à passer du temps près d'elle - de toute façon, mon épouse y veillait, elle me surveillait comme le lait sur le feu. Cela me déchirait le cœur, j'étais déboussolé et n'avais plus autant envie de rire quand je la voyais, mais je crois que ce qui me lacérait encore plus de l'intérieur, c'était de voir le regard perdu d'Ysaline. Je crois qu'elle n'a pas compris ce qui se passait. Du jour au lendemain, je ne lui ai plus jamais parlé de la même façon. Je ne m'asseyais plus jamais à côté d'elle, au contraire, je choisissais soigneusement la chaise la plus éloignée possible de la sienne, et je sentais sur mon front le poids de son regard interrogateur. Plus aucune allusion, plus aucun regard appuyé, plus aucun contact physique, plus rien de ce qui faisait notre relation jusque là. Une fois, juste une fois, nous aurions eu l'occasion de nous expliquer. Nous nous sommes retrouvés seuls, chez moi, dans la cuisine, à distance raisonnable du salon où tout le monde dînait. J'ai ouvert la bouche pour parler, mais les mots sont restés bloqués dans ma gorge. Nous n'avions jamais parlé de cela ouvertement, uniquement par allusions, et je n'avais aucune idée de la façon de lui présenter les choses, d'autant plus que je ne m'étais pas attendu à voir se présenter une telle opportunité, je n'imaginais pas que ma femme baisserait la garde quelques instants. J'ai vu qu'Ysaline m'observait, retenant sa respiration, en attente de ce que j'allais pouvoir lui dire ; je crois qu'elle avait bien compris ce dont je m'apprêtais à lui parler. Le temps que je trouve les mots, ses enfants ont fait irruption dans la cuisine, anéantissant ma toute dernière chance de lui parler seul à seule. Après cela, l'occasion ne s'est plus jamais présentée. 

Nous avons continué de nous voir, en famille, mais la gaieté qui faisait autrefois notre relation n'était plus. Je sentais qu'elle essayait, au début, de venir plus près de moi, de recréer ce qui nous unissait. Je comprends bien qu'elle ne pouvait se résoudre à accepter ainsi le déclin de notre relation, bien que celle-ci ne soit jamais allée au-delà de petites choses somme toute très simples, qui n'étaient pas sans rappeler nos premières amourettes d'adolescence. Tout en n'ayant jamais franchi quelque limite que ce soit, nous savions aussi bien l'un que l'autre ce qui se cachait derrière nos échanges en apparence anodins. Je savais, le jour où j'ai décidé de mettre mes enfants avant toute autre chose, que notre relation en resterait au stade du rêve, du fantasme, et que nous n'irions jamais plus loin. Je n'avais jamais imaginé à quel point cela me laisserait meurtri. Mais j'avais fait un choix, et j'étais décidé à m'y tenir. 

Il y a trois jours de cela, Ysaline m'a appelé. Sur mon portable. En pleine journée.
Et, sans me laisser le temps de parler, elle m'a déversé, en larmes, tout ce qu'elle avait sur le cœur. Elle m'a tout dit. Qu'elle était amoureuse de moi comme jamais elle n'avait été amoureuse ; qu'elle aimait notre relation ; qu'elle savait, parce qu'elle en avait la conviction intimement chevillée au corps et au cœur, que ses sentiments étaient réciproques ; qu'elle savait qu'il s'était passé quelque chose, parce que depuis des mois tout avait changé du jour au lendemain, qu'elle ne comprenait pas quoi, mais qu'elle en souffrait, qu'elle en souffrait à un point que je n'imaginais pas ; qu'elle savait que, pourtant, je l'aimais, elle en était sûre ; elle m'a dit, aussi, qu'elle avait compris qu'il ne se passerait jamais rien entre nous, et qu'elle n'était pas sûre de pouvoir supporter cela. Elle s'est confiée sur la tristesse de sa vie de couple, qu'avant de me rencontrer ce n'était déjà pas tout rose, mais que, depuis qu'elle me connaissait, elle savait qu'elle s'était trompée en épousant son mari. Qu'elle ne comprenait pas comment deux personnes qui avaient tout simplement l'air d'être des âmes sœurs pouvaient à ce point passer à côté l'une de l'autre sans rien tenter, sans faire quoi que ce soit pour unir leurs âmes, leurs corps et leurs cœurs. Qu'elle rêvait de moi la nuit, et que, quand elle se réveillait le matin, elle gardait les yeux fermés pour prolonger son rêve au creux de son cœur le plus longtemps possible, nous imaginant enlacés dans un doux corps à corps qui n'en finissait plus. Qu'elle avait perdu tout espoir que ces rêves deviennent réalité. Elle en était à me dire à quel point on aurait pu être heureux tous les deux quand, brusquement, j'ai entendu un bruit que je n'ai pas identifié tout de suite. Tout s'est passé très vite, et pourtant, j'ai eu l'impression que tout ralentissait soudainement. D'abord un crissement de pneus qui n'en finissait plus. Puis, au bout, un bruit assourdissant de choc et de tôle froissée, et je crois avoir distingué, au milieu de tout ça, un cri, la voix d'Ysaline. Puis plus rien. J'étais sous le choc, je n'ai pas réagi tout de suite. J'attendais. J'ai fini par balbutier son prénom. Je parvenais à peine à le prononcer, puis, petit à petit, la voix m'est revenue et j'ai parlé plus fort. J'ai fini par crier son prénom, par le hurler jusqu'à n'en plus pouvoir. Au bout du fil, il n'y avait plus rien que le son neutre et impassible de la tonalité. 

Et aujourd'hui, me voilà devant une boîte de bois, une jolie boîte sculptée dans du chêne, taillée aux dimensions d'Ysaline. Son cercueil. Je ne peux pas y croire. Je ne peux pas accepter la réalité de ce que je vis là. Je regarde le coffre de bois descendre dans le trou creusé exprès, et, hébété, je cligne des yeux pour observer autour de moi. Je suis comme anesthésié, les sons me parviennent de très loin et je suis aveuglé par la moindre lumière. Je vois son mari, ses enfants, qui pleurent, eux, ils arrivent à pleurer. Pour ma part, ma gorge est aussi sèche que mes yeux, et j'ai du mal à rester debout. Je ne suis plus que douleur. Ysaline. Mon âme sœur qui, après m'avoir tout lancé à la figure,  a fini sa route et sa vie dans un platane. Les gendarmes ont décidé qu'il devait s'agir d'un suicide, parce que la route n'était pas dangereuse à cet endroit, et parce que, selon eux, il fallait vraiment le vouloir pour aller se jeter sur ce platane. Son mari ne veut pas l'admettre et a décidé qu'Ysaline aimait trop la vie et ses enfants pour en finir ainsi. Pour ma part, je ne sais plus, je n'arrive plus à penser. Je ne sais pas quel but avait Ysaline en m'appelant pour me dévoiler tout ce qu'elle avait dans le coeur. Mais je ne peux m'empêcher de penser que, suicide ou pas, c'est de ma faute si elle est morte. Si nous avions décidé de vivre notre relation, elle n'aurait pas été au téléphone avec moi au moment où elle était sur cette route, elle n'aurait pas été en train de pleurer, ce qui lui a probablement brouillé la vue... C'est ma faute. C'est à cause de moi qu'elle est morte. Mon cœur est en proie à la douleur la plus insoutenable que j'aie jamais vécue. Soudainement, mes jambes ne me tiennent plus, je m'écroule. Et en tombant, ma tête heurte une pierre tombale derrière moi. Tout est noir, je ne vois plus rien, je n'entends plus rien que le bourdonnement de mes oreilles et des gens qui s'affolent autour de moi.

dimanche 15 juin 2014

"Différent"

Voilà un petit garçon avenant s'il en est. Dès qu'il vous voit, il vient vers vous, vous attrape les mains et cherche vivement votre regard pour plonger dedans tout entier. Il a les yeux vifs, qui pétillent dès qu'il a réussi à entrer en contact visuel avec vous. Il vous fait l'un des plus beaux sourires que j'aie jamais vus, et vous entraînerait presque pour aller jouer avec lui. C'est un enfant qui aime la proximité, particulièrement celle des adultes. Il reste près de vous, scrute votre regard et s'émerveille dès que vous posez vos yeux sur lui. Il aime aussi le contact physique. Si vous tenez ses mains, il apprécie tout particulièrement le massage de ses paumes. Il se laisse caresser les mains de longues minutes durant et, parfois, finit par vous serrer fort dans ses bras. Il vous sourit, encore et toujours, et lance ses mains à l'assaut de votre visage, il vous touche, caresse vos joues, puis, maladroitement, attire votre visage tout contre le sien pour obtenir un câlin. 
D'autres fois, quand il va mal, il exprime ses émotions d'une façon explosive. Il dit sa détresse bruyamment, il hurle son mal-être, se décharge de ses émotions négatives en les jetant violemment hors de lui ; il pleure, il bave, il donne des coups de poings et de pieds dans tout ce qu'il trouve, il vocifère, il s'époumone et devient comme enragé. Il est alors très difficile à contenir, tant il a besoin d'expulser tout ce qui le brûle à l'intérieur. On se sent impuissant face à ce petit garçon écumant et braillant, on voudrait tant l'aider, mais tout ce qu'on peut faire de mieux, c'est le protéger de lui-même et le regarder avec beaucoup de peine et de bienveillance.
L'autre matin, ce petit garçon qui a souvent besoin du réconfort des adultes, est venu s'asseoir juste à côté de moi sur le banc, pendant la récréation. Je n'ai rien su faire d'autre que le prendre sous mon aile. Alors, il s'est serré tout contre moi, a enfoui son visage dans ses mains et a posé sa tête sur mes jambes, comme s'il avait besoin de se protéger de tous ces enfants qui couraient et criaient tout autour de lui. Instinctivement, mes bras sont venus l'entourer, comme pour répondre à son besoin de protection et de douceur, et mes mains lui ont caressé tout doucement la tête et le dos, comme j'aurais pu le faire pour mes propres enfants. Il s'est apaisé, et a fini par s'endormir là, blotti contre moi. Mon cœur s'est serré face à ce moment de tendre douceur, j'étais à la fois heureuse d'apporter du réconfort à cette petite âme en peine, et triste de me rendre compte à quel point la société est mal adaptée à un enfant comme lui.
Car il n'est pas exactement un enfant comme les autres. Par euphémisme, certains disent qu'il est "différent", d'autres qu'il est "autiste", d'autres enfin, qu'il est "en situation de handicap". Tant de mots pour désigner cet enfant, comme s'il fallait absolument le faire entrer dans une case, lui mettre une étiquette, afin de le reconnaître et de savoir ce qu'on fait pour les personnes qui sont dans le même cas que lui. 
Mais au fait, qu'est-ce qu'on fait pour les personnes qui sont dans le même cas que lui ? On se dit qu'il faut absolument qu'ils soient scolarisés, coûte que coûte, sans trop savoir pourquoi, et on les met en classe sans réfléchir. Pourtant, il me semblait que chaque être humain était unique ? Je rêve d'une société qui respecterait chaque personne qui la compose. Et s'il est des êtres humains qui ont besoin de d'autant plus d'égards, de réflexion, il me semble que c'est justement ces personnes que l'on dit "différentes". S'il est bénéfique pour certains de les mettre dans une classe, entourés d'enfants de leur âge, pour d'autres, ça n'est pas le cas. Du moins, pas dans les conditions de la classe "traditionnelle" française actuelle (c'est à dire surchargée, avec un(e) maître(sse) devant faire ingurgiter des programmes trop lourds à des enfants très différents les uns des autres, dans des locaux pas toujours accueillants ou pratiques, et avec des horaires absurdes - que l'on soit aux anciens ou aux nouveaux rythmes). Ce petit garçon-là, par exemple, serait sûrement plus heureux avec peu d'enfants. Rien que le nombre d'enfants qui l'entourent est violent pour lui. Pourquoi lui imposer cela ? Pourquoi le mettre en détresse ? Au nom de quoi ? De l'apprentissage de l'alphabet ou des nombres ? Mais comment pourrait-il bien apprendre quoi que ce soit alors que l'environnement dans lequel il évolue lui est hostile ? Comment peut-on imaginer qu'il puisse tirer quoi que ce soit de l'enseignement de la maîtresse alors que sa préoccupation première est de se protéger de tous ces pairs qui l'entourent et qu'il ressent comme des atteintes à sa liberté ? Pourquoi ne pas lui permettre d'accéder à une petite structure, dans laquelle il se sentirait en sécurité, où les maîtresses seraient des personnes qui auraient l'habitude de travailler avec le même genre de profil que lui, qui auraient choisi de le faire, et auraient le loisir de lui apprendre les choses à son rythme - son vrai rythme, je veux dire, on ne parle bien entendu pas d'horaires, ici... - sans avoir à s'écrouler d'épuisement sous la pression des programmes à terminer pour TOUS les élèves quel que soit leur rythme, leur niveau, leurs aspirations ? 
Pourquoi ? Parce que ça n'existe pas... J'en demande trop. Cela n'est qu'utopie. Pourtant, je suis persuadée que l'on pourrait vivre dans un monde meilleur si l'on s'arrêtait à l'humain, au lieu de toujours mettre en avant l'excellence au détriment du cœur. Moi, j'ai envie d’œuvrer pour qu'un tel monde voie le jour. 
En attendant, petit bonhomme, viens, viens te blottir contre moi, ou contre mes collègues qui t'accueilleront aussi bras ouverts. Tu trouveras toujours auprès de nous de la chaleur, de la douceur et des sourires. Si cela peut adoucir un peu ta journée, en attendant que notre monde meilleur ne soit plus considéré comme utopique...

lundi 9 juin 2014

Humeur lugubre...

Eeeeet... voilà ! 
Je le savais, je l'avais dit... 
La déprime est là. 
Le vague à l'âme...
La mélancolie...
La lourdeur...
La gorge serrée...
L'envie de ne rien faire... 
L'ennui de ne rien faire...
Le manque d'énergie...
L'apathie...
La nostalgie...
L'abattement...
Le déclin...
La lente descente dans les profondeurs de la morosité...
Le cafard...
La mort dans l'âme...
La tristesse...
Un petit quelque chose qui manque à mon âme...
Mais si je regarde bien, c'est exactement cela. 
Il manque non pas quelque chose, mais quelqu'un à mon âme.
Une personne qui m'a accompagnée pendant ces longs mois.
Une personne à qui j'ai pensé nuit et jour, pour qui j'avais une pensée tous les soirs en m'endormant, tous les matins en me levant.
Une personne qui a empli ma vie, mon être, qui s'est insinuée en moi, petit à petit, pour y prendre une place immense sans même que je m'en aperçoive.
Une personne triste, désespérée, que j'ai fait parler chaque jour et dont le bavardage me manque déjà.
Une personne qui était là, tout près de moi, tout ce temps. 
Une personne qui a pris une partie de mon âme en otage.
Une personne que j'ai dû laisser partir samedi soir très tard.
Une personne qui m'a quittée et qui ne reviendra probablement plus. 
Cette personne que j'ai fait monter en moi samedi soir, cette personne que je suis devenue l'espace de quelques minutes samedi soir.
Mon personnage. 
Momina.
Je penserai encore à toi quelques jours, quelques semaines peut-être. La tristesse va s'atténuer très vite parce que tu n'étais qu'un personnage de pièce, mais tu auras pour toujours une petite place particulière dans mon coeur.

dimanche 8 juin 2014

Le coeur léger !

NB : dans un souci d'anonymat, je parlerai uniquement de "mon partenaire" et de "ma prof" sans mentionner leurs patronymes...

Et voilà. C'est fini. Terminé. Ca me manque déjà. J'ai le cœur en vrac, ce soir, il a du mal à s'y retrouver entre toutes les émotions vécues ces derniers jours, puis aujourd'hui toute la journée, et enfin ce soir, un cumul d'émotions diverses et intenses, et maintenant que tout retombe, mon coeur est dérouté. 

Arrivée sur place, l'estomac noué, nous commençons par une rapide allemande. Puis nous avons quartier libre pendant trois quarts d'heure... Trois quarts d'heure !! Cela me semble bien une éternité ! On nous conseille d'aller manger, mais je suis incapable d'avaler quoi que ce soit. Mon partenaire, comme d'habitude sur la même longueur d'onde théâtrale que moi, me propose une petite répète de notre scène, et c'est parti ! Je ne me sens pas du tout dedans, aïe aïe aïe !! La première fois, je mets un temps délirant à réagir à ses répliques, alors, pour me rassurer, nous embrayons sur une deuxième fois, mais là, je lui coupe la moitié de ses phrases ! Au-secours !! Nous faisons aussi quelques italiennes, en attendant que le spectacle commence, mais là encore, je me fais peur, j'oublie la moitié de ce que je dois dire, et je n'ai plus qu'une envie, me sauver en courant ! 

A un moment, nous décidons d'arrêter les italiennes, on se rend bien compte que cela risque de nous faire peur plus qu'autre chose. Et le spectacle commence. C'est long, très long, avant que j'entre en scène. Pourtant, dès que le spectacle est lancé, je me sens déjà plus calme. Mais au fur et à mesure que les scènes se succèdent, je sens la pression qui remonte. Deux scènes avant la mienne, je commence à me mettre en condition. Je ferme les yeux, je me mets dans ma bulle, et je deviens mon personnage. Je passe en revue tout ce qui peut m'aider à me mettre dans sa peau : elle est malheureuse, séquestrée par un mari qui l'aime, mais qui la violente. Elle ne sort pas de chez elle, elle est triste, engourdie, alourdie par la vie statique qu'elle mène. Je fais monter tout ça en moi. Je suis concentrée. Ca va bientôt être à nous. La dernière scène avant la nôtre. Changement de décor. Ca y est, c'est à nous. Je m'installe sur ma chaise et laisse mon corps s'alourdir, ma tête aussi, et je m'égare, pour essayer de retranscrire l'air absent que doit afficher cette femme. Et voilà, mon partenaire entre, me lance la première réplique, et c'est parti ! Je m'embrouille dans une de mes premières phrases, j'hésite, bafouille rapidement, finis par reprendre pied en inversant quelques mots, mais ce n'est pas grave, ce que je dis garde le même sens. Je me suis déconcentrée un peu, à cause de ça, et je m'oblige à revenir au moment présent, à la scène que nous jouons. Je ne peux pas laisser notre jeu pâtir de cette petite bévue. Le ton commence à monter, je me sens dans le jeu, complètement. Ca y est, je suis mon personnage. Mon partenaire est à fond dans son personnage, lui aussi, et l'intensité est extrême. Tout se passe très vite. Nous frôlons l'accident, à un moment, où je manque de tomber en arrière en même temps que ma chaise, mais finalement, mes réflexes sont là et tout se rattrape d'un seul coup, comme si c'était un simple détail réglé depuis longtemps ! Nous ne nous laissons pas décontenancer et terminons notre scène essoufflés mais ravis. Je dois ensuite rester sur scène, prostrée, pendant toute la scène suivante, et je suis frustrée de ne pas pouvoir partager tout de suite ce moment avec mon partenaire, tant je suis heureuse de ce que nous venons de faire. Je crois que c'était la plus belle de toutes celles que nous avons faites !

Nous avons commencé à lire la scène il y a quelques mois de cela. Au début, une simple lecture, puis une amorce de mise en scène, texte en main. Petit à petit, après explications de textes, analyse des personnages, un début de scène voit le jour. Au mois de mars, nous arrivons tous les deux sans savoir notre texte, et nous nous faisons un peu remonter les bretelles. Alors, tous les deux, côte à côte, nous apprenons notre texte en une seule séance, pendant que les autres passent. Au bout de quelques dizaines de minutes, on sort de la salle pour se dire nos répliques, et nous sommes sacrément fiers de l'avoir ingurgité et retenu aussi vite. Alors, ce soir-là, nous passons pour la première fois sans texte en main, et c'est là que tout commence à prendre forme. Par la suite, nous serons toujours en concordance, les fois où l'un des deux n'a pas révisé son texte, l'autre non plus ; les soirs où l'un est en super forme, l'autre aussi, et inversement. La scène, pendant plusieurs semaines, reste au statut quo, n'avance plus beaucoup, et nous sommes tous les deux autant en demande l'un que l'autre d'indications pour nous aider à faire évoluer cette scène vers quelque chose de plus subtil, de plus nuancé, et de plus beau. Ces indications finissent par venir. Un soir, nous décollons, puis, la semaine suivante, nous nous écrasons vaguement, car en voulant intégrer les dernières remarques, nous en avons oublié de garder tout ce que nous faisions précédemment. Mais ce semi-échec nous donnera un coup de fouet, et la semaine suivante, notre scène prend définitivement son envol vers ce que nous peaufinerons dans les semaines à venir. Ce soir-là, la prof ne nous dit rien, elle se lève, nous ouvre ses bras, et nous serre dans ses bras, le plus beau compliment qu'il m'ait été donné de recevoir au théâtre ! Les semaines se suivent, la scène connaît des hauts et des bas, mais nous sommes confiants, car même les "bas" ne sont pas mauvais. On s'entraîne l'un l'autre, toujours sur la même longueur d'ondes, et la magie opère. La dernière répète est magnifique, nous sommes vraiment contents de ce que nous avons fait ; mais pour ma part, j'ai une réaction ambivalente : je pense qu'avec le trac en plus, notre scène, à cette intensité-là, sera très belle, mais j'ai une peur irraisonnée de ne pas réussir à me donner autant que ce soir-là. 

La dernière semaine avant la répétition a été la plus longue. Le trac s'est invité chez moi, et a dû s'y plaire car il y a pris ses aises (***clic***)... Mais une chose revenait toujours : mon partenaire est excellent, tout ne peut que bien se passer ; et une évidence m'est venue en tête à ce moment-là : c'est le meilleur partenaire que j'aie eu au théâtre ! Jamais je n'avais eu de partenaire qui me correspondait si bien, nous nous sommes bien entendus sur tous les plans, nous avons évolué ensemble, et avons travaillé main dans la main pour faire de notre scène ce qu'elle a été ! C'était une grande joie de travailler ainsi ! Si jamais tu me lis, je te l'ai déjà dit en coulisses, mais MERCI à toi pour tout ça !! Et merci à notre prof de nous avoir confié une scène aussi belle, et de nous avoir guidés avec bienveillance pour que nous parvenions à en faire cette merveille !

Voilà. La scène est terminée, je reste prostrée pendant toute la scène suivante, et je suis contente d'avoir le visage caché par mes cheveux, car cela me permet de sourire, je suis tellement satisfaite de ce qu'on vient de faire ! La scène était à la hauteur de celle de la dernière répète, et même meilleure encore. On ne l'avait jamais faite aussi bien, je suis aux anges ! Enfin, la scène suivante se termine, et je peux sauter de ma chaise pour aller remercier mon partenaire qui m'attend en coulisses ! Nous sommes heureux, et soulagés, aussi. 

Quelques dizaines de minutes plus tard, nous saluons et venons nous enivrer de la joie de recevoir tous ces applaudissements. Les commentaires, à la sortie, sont tous élogieux. Quelle joie ! Je suis sur un petit nuage, tout va bien. Je préfère ne pas penser à demain, quand tout sera retombé. Pour l'instant, je profite. La vie est belle !

samedi 7 juin 2014

Trac !


La déprime est toute proche, je le sais.

Comme à chaque fois que je m’apprête à jouer sur scène, le trac, déjà présent depuis quelques jours, est à son comble quelques heures avant le moment d’être sous les feux de la rampe. Il me remplit toute entière.

Depuis une semaine environ, à chaque fois que je pensais à la représentation de ce soir, j’avais comme un fourmillement dans le cœur, un vertige dans l’estomac, un frisson le long du corps, et je voyais comme des étoiles tout autour. Je prenais une profonde inspiration, vidais mes poumons, et tout rentrait dans l’ordre. Mais cela me prenait de plus en plus souvent à mesure que le temps passait.

Aujourd’hui, c’est différent. Depuis que je suis réveillée ce matin, je ne pense qu’à ça. Le frisson s’est mué en tremblement, et il est quasi permanent. Mon ventre gargouille comme jamais, mon cœur bat bien plus vite que d’habitude, et c’en devient très inconfortable car c’est constant, je suis essoufflée en permanence. J’ai tâché de m’occuper toute la journée, pour éviter le stress de m’envahir, j’ai essayé de me raisonner : tout s’est toujours très bien passé en répétitions, et puis mon partenaire est formidable, que veux-tu qu’il se passe de si terrible ? Tout va bien aller, c’est sûr ! Pourtant, je ne peux empêcher le trac de revenir à l’assaut de moi en me laissant de moins en moins de répit au fil des heures !

Je suis allée voir jouer ma grande au théâtre cet après-midi, j’étais émue, j’en avais les larmes aux yeux ; qu’elle a grandi, comme elle a progressé depuis l’année dernière ! J’ai oublié, le temps de deux heures, que ce serait mon tour ce soir. Et puis, dès qu’on est revenus à la lumière du jour, j’ai subi une nouvelle salve. J’ai des picotements au bout des doigts, tout mon corps qui se contracte, des douleurs dans les membres à force de me crisper, je cherche l’air, mes dents commencent à claquer. Je respire profondément, je fais le pantin désarticulé – excellent pour évacuer tout le stress accumulé l’espace de dix secondes, mais tout revient en force juste après ! J’ai fini avec la musique à fond dans le salon, à danser comme une folle, en fermant les yeux, pour me défouler un bon coup et empêcher les vagues de panique de me happer. Cela a marché quelques dizaines de minutes, et me voilà à nouveau sous l’emprise de la peur !

Je profite, tout de même. Car je sais que demain – ou peut-être même dès ce soir – la déprime sera là, toute entière en moi. Après avoir passé des mois à répéter, à revoir, à redire, à rejouer ma scène, des trajets en voiture à dire, réciter, chuchoter, chanter, crier mon texte, ce soir, après la représentation, ce sera le vide. Plus rien à répéter. Plus rien à se dire de façon presque rituelle le soir en s’endormant. Et rien pour remplir ce vide infini auquel la scène laissera place. Je sais que demain, je chancellerai. Je me sentirai d’abord soulagée, ce soir : ça y est, c’est fait, ça a marché (si, si !), ouuuuuf ! Plus de trac, plus de stress. Et puis demain matin, quand je me lèverai, j’aurai le réflexe de me dire mon texte et je me rendrai compte que je n’ai plus besoin de le faire. Je remarquerai tout de suite qu’un petit quelque chose manque. Plus de but grandiose. Plus de répètes. Bien sûr, nous nous verrons à nouveau, avec les personnes de mon groupe, mais ce ne sera plus pareil, nous ne serons plus « en construction ». Je sais que pendant quelques jours, je me sentirai toute chose, j’aurai comme un vague à l’âme, un petit vent frais s’installera dans mon cœur. Oh, pas bien longtemps, la joie reviendra vite prendre sa place. Mais quand même. Demain, j’aurai besoin de bien m’occuper. D’être entourée. Je le sais. Vous verrez !