mardi 27 mai 2014

Où l'on apprend que l'être humain ne contrôle pas tout...

Cette fois-ci, c'est fini. Terminé. Pas pour toujours, mais j'ai besoin de faire une pause. Plus d'essais bébé pour l'instant, j'ai déjà trop donné de moi, de mon corps, de mon cœur, de mon énergie. J'ai le sentiment profond que ces trois fausses-couches ont définitivement fait virer une partie de mon âme au gris. Je n'en peux plus, je suis fatiguée, physiquement et moralement, et j'ai besoin de me retrouver, de déceler en moi l'énergie suffisante pour repartir dans ce combat. Car, ce qui, pour moi, était avant d'une simplicité évidente, est devenu une lutte acharnée. Je me bats contre ce corps qui, sans que je sache pourquoi, ne veut plus fonctionner normalement, qui ne veut plus me donner d'enfant. Il leur permet de se nicher en moi, juste le temps de me réjouir de porter la vie, puis ce corps les laisse partir sans me demander mon avis, sans me prévenir. Trois bébés sont partis comme ça. Ma tête turbine à fond. J'ai eu deux enfants, puis trois fausses-couches. Statistiquement, mon corps fait plus de désastres que de merveilles. Que se passe-t-il en moi ? Pourquoi mon corps a-t-il perdu le mode d'emploi ? Une myriade de questions m'assaille, et finit de pomper mon énergie. Je promène partout mon âme grise, je souris, mais le coeur n'y est pas. Je ne sais plus faire les enfants, mon coeur est en berne. Mais ma décision est prise. Mes épaules ne sont pas suffisamment larges, je ne suis pas assez solide, pas assez forte, pour risquer une nouvelle fausse-couche, j'ai peur de ne pas surmonter un nouveau traumatisme, peur de ne pas m'en relever, cette fois. Alors tant pis, j'abandonne. J'arrête tout. Je prends le temps de me recentrer, de remettre un peu de rose dans mon coeur avant de relancer les essais, si un jour j'arrive à sortir de mon marasme. Ca y est, ma décision est prise, ferme, et je me sens apaisée.

Un après-midi, alors que j'arpente la classe pendant que mes CE2 planchent sur un exercice de maths, je croise les bras sur ma poitrine, et j'en ressens une vive douleur. Je tressaille. Je fronce les sourcils. Interdite, je bouge mes bras, et, consciente de l'incongruité de la situation, je bouge mes bras et mes mains, et me voilà, en pleine classe, en train de tâter ma poitrine le plus discrètement possible. Je sais que ce n'est ni le lieu, ni le moment, mais je dois en avoir le coeur net. Et, à chaque fois, la même douleur revient, inlassablement. Je suis stupéfaite. Je n'en reviens pas ! Je ne peux pas être enceinte. Une fois ma décision prise, on a pris les précautions qui s'imposaient, puisque je ne voulais plus être enceinte. Une fois, peut-être, mais elle ne compte pas, c'était trop peu de temps après la dernière fausse-couche.

J'attends quelques jours. Ces douleurs ne sont rien, elles vont passer. Je ne peux pas être enceinte. 

Les douleurs, pourtant, persistent et semblent même s'intensifier. Alors un soir, n'y tenant plus, j'achète un test. Je passe la nuit la plus longue de toute ma vie. Le lendemain matin, plus aucun doute possible, le test vire immédiatement. Je suis enceinte. 

Ma première réaction est, bien sûr, de sauter de joie. Mais tout de suite après, je suis rattrapée par l'obscurité des événements récents. La peur s'empare de moi, et immédiatement, je dresse un mur entre ma tête et mon ventre, et j'enserre mon coeur dans une tour imprenable, où rien ne pourra l'atteindre. Je me protège. Je ne veux plus souffrir aussi violemment. Alors je blinde mon coeur et mets mon utérus en quarantaine psychologique. Je fais comme si tout  ça n'était qu'un rêve. J'ai tellement peur. 

J'appelle ma nouvelle gynécologue, celle que j'ai rencontrée après mes trois fausses-couches, qui m'a écoutée, m'a laissée parler sans jamais montrer le moindre signe d'impatience alors même que, pendant ce temps, sa salle d'attente se remplissait. J'obtiens un rendez-vous une quinzaine de jours après, une chance ! Il y a eu un désistement ! Quinze jours pendant lesquels je mets soigneusement de côté ma toute nouvelle grossesse. Hors de question d'investir ce petit être qui grandit en moi si c'est pour risquer de souffrir de sa perte dans quelques semaines. Je stresse quelques jours avant le rendez-vous. J'ai peur, j'appréhende. Mon coeur bat plus fort, plus vite, dès que je pense à ce rendez-vous à venir. J'ai du mal à dormir, à me poser, je suis électrique. Pourtant, envers et contre tout, je ne m'autorise pas à penser à ce bébé qui, peut-être, n'est déjà plus. 

Le jour du rendez-vous, un mercredi matin, je me sens transparente, j'existe à peine, tant ma peur prend toute la place. En prenant la route vers le cabinet, je me résigne, je me dis que l'on va m'annoncer une nouvelle fausse-couche. Je fais grise mine en entrant dans le cabinet de la gynécologue. Je lui explique rapidement ce qu'il en est. Ce n'est que la deuxième fois que je la vois, mais elle semble se réjouir sincèrement de cette grossesse. Je lui fais part de mon angoisse, et elle a alors cette phrase que je n'oublierai pas : "il faut faire confiance aux bébés qui veulent vraiment venir !". Mais pour l'instant, ça ne me rassure pas du tout. 

Elle allume son appareil à échographies, et c'est parti. Je retiens mon souffle, et, sans vraiment me rendre compte de ce que je fais, je détourne le regard de l'écran et me perds dans la contemplation d'un tableau accroché au mur juste au-dessus de moi. Je ne peux pas regarder l'écran, il faut que je me détache, que je me coupe de la réalité. Les couleurs du tableau sont dans les tons mauve, rose pâle et gris, je le trouve à la fois joli et mièvre, mais sur le coup, il est tout ce à quoi je peux me raccrocher. Et je m'y cramponne, je ne le lâche pas et ne jette surtout pas un coup d'oeil à l'écran près de moi. Puis d'un seul coup, mon coeur se serre en un vertige, quand la gynéco lâche : "on a bien un petit embryon...", et il se liquéfie littéralement quand elle s'exclame, dans un élan de joie : "... et un petit coeur qui bat !" ! Ma réaction est physique : je souffle, au premier sens du terme, je lâche tout l'air que je n'arrivais plus à expirer tant je retenais mon souffle depuis que l'écran était allumé. D'un seul coup, ma respiration se met à nouveau en marche, l'oxygène irrigue à nouveau mon cerveau, et brusquement, le tableau au-dessus de moi n'existe plus. Il n'y a plus que l'écran. Je ne distingue pas grand chose, c'est à peine si je vois le petit point lumineux clignotant dont me parle la gynéco, mais je la crois sur parole, elle connaît son métier. Et d'un seul coup, je me rends compte à quel point j'ai laissé ce petit être tout seul, sans moi, pendant ces semaines où je ne voulais pas souffrir. De l'avoir vu m'interdit à tout jamais de lui être à nouveau indifférente. Ca y est, je l'aime, ce tout petit humain qui grandit en moi.

La gynéco, compréhensive, me fait des échographies à chaque visite pendant les trois premiers mois. A chaque fois, c'est la même chose : juste après l'écho, je suis euphorique, et dès le lendemain, une angoisse sans nom étouffe mon coeur, et une vilaine voix dans ma tête me rappelle que, les trois dernières fois, les bébés sont partis sans faire de bruit, sans que je m'en aperçoive, alors comment saurais-je s'il est encore avec moi ? S'il était là hier, cela ne garantit en rien qu'il soit encore là aujourd'hui. La semaine suivante, une nouvelle écho me rassure. Et dès le lendemain, j'angoisse. C'est ainsi les trois premiers mois. Après la première échographie officielle à 12 semaines, je pensais être définitivement rassurée. Mais je ne le suis pas. Avoir expérimenté le fait qu'une fin de grossesse ne prévient pas, je reste apeurée à l'idée que je pourrais perdre mon bébé à tout moment. Je ne parviens pas à me rassurer vraiment, d'autant plus qu'à 4 mois 1/2, je ne sens toujours pas Bébé bouger en moi. J'avais senti ma première vers 4 mois, mon deuxième un peu avant 3 mois... Et ce Bébé-là bouge si doucement que je ne le sens pas. Ca ne me rassure pas.

Fin décembre, ironie du sort, un an exactement après le début de ma première fausse-couche, j'ai rendez-vous chez une personne qui est en formation de kinésiologie et qui a besoin de "cobayes" pour s'entraîner. J'ai accepté, car je suis très sensible à ce genre de "médecines parallèles". Elle décèle mes angoisses et fait tourner sa séance autour de l'apaisement général. Au fur et à mesure de la séance, je prends conscience que je n'autorise pas Bébé à faire trop de vagues en bougeant en moi. La kinésiologue ne le sait pas encore, mais elle est en train de réparer un petit quelque chose en moi. A la fin de cette séance, Bébé danse la java en moi. C'est la première fois que je le sens bouger en moi, et il s'est tellement retenu avant, qu'il se lâche, et mon ventre danse la gigue ! C'est un grand bonheur, un moment qui me soulage intensément ! 

A partir de là, je me sens beaucoup mieux. Un fond d'angoisse reste quand même là, en filigrane, dès que je ne sens pas Bébé bouger pendant plusieurs heures d'affilée - d'autant que j'ai failli perdre mon deuxième à quelques heures de la naissance et que, le signe alarmant qui a empêché cela, c'est que je ne le sentais plus bouger pendant des heures - , mais globalement, je me sens tout de même mieux. 

A l'approche de la date de terme, je croise les doigts. J'ai très envie d'un accouchement le plus naturel possible. Un peu trop peureuse pour tenter l'accouchement à domicile volontairement, mais je ne veux pas de surmédicalisation. J'ai eu la péridurale pour ma grande, je n'ai pas pu l'avoir pour le deuxième... et pour la troisième, c'est un choix ferme et définitif : je ne veux pas de péridurale. J'ai changé de maternité, pour aller vers une, plus éloignée de chez nous, mais qui a réputation d'être beaucoup plus à l'écoute des mamans. Mais, surtout, ce que j'espère de tout mon coeur, c'est de vivre le moment magique du départ à la maternité. Pour ma grande, départ bien trop tôt, une équipe pas à l'écoute, ils m'ont gardée alors que j'aurais vraiment pu retourner à la maison, j'avais le temps. Pour mon deuxième, donc, je suis restée à la maternité après ma dernière visite chez l'obstétricienne, suite à un problème décelé lors de cette visite. Donc je ne connais pas cette petite étincelle magique qui s'allume quand on "sait" que c'est le moment de partir pour la maternité ! 

Je sais que je n'aurai que deux jours, au maximum quatre, de dépassement de terme autorisé, pas plus. Ma grande est née après terme, mon deuxième dix jours avant. Mais pour la troisième, plus le temps passe, et plus je me demande si j'aurai la chance de connaître ce fameux moment dont parlent toutes les mamans. J'ai rendez-vous à la maternité le matin du terme. Rien. Rien n'est enclenché, rien n'a bougé. Rendez-vous dans deux jours pour décider - ou non - d'un déclenchement. Je ne veux pas de déclenchement ! J'ai un peu peur, j'espère que ce sera pour demain...

Je rentre chez moi un peu dépitée. L'après-midi, je vais avec ma mère faire une longue promenade. Au retour, je m'asseois, nous discutons... Vers 16h, je ressens comme une espèce de crampe au ventre, que je remarque à peine. 16h30, je suis devant l'école, toutes les mamans qui sont là me regardent étonnées, elles savent que c'est la date de mon terme, elles me disent toutes : "encore là ???"... Je réponds un petit oui pendant qu'à l'intérieur, je sens que ça se contracte. Plusieurs fois. Je souffle discrètement. Je n'ai pas envie de leur dire, à toutes, que c'est le moment. On ne sait jamais, un faux-travail est vite arrivé. Et puis après tout, la sage-femme de ce matin me l'a dit : ça n'a pas du tout commencé. 

Quand je retourne à la voiture, quand même, j'ai des douleurs un peu plus rapprochées. J'appelle mon mari pour lui demander de ne pas rentrer trop tard. Je lui demande de passer à la pharmacie en rentrant, pour me prendre du spasfon. Arrivée à la maison, je m'installe sur mon gros ballon, je me berce, je m'apaise, souffle pendant les contractions. J'explique aux enfants ce qui se passe. Je leur explique que leur papa va m'apporter des cachets et que, si ça me fait encore mal, ça voudra peut-être dire que le bébé arrivera ce soir ou cette nuit, et si les cachets me font du bien, c'est que ce n'est pas encore le moment. L'un d'eux s'exclame : "ouaiiiiis ! J'espère que tu vas continuer à avoir  mal !!!". Toutefois, à chaque fois qu'ils me voient souffler pour tenter de gérer une contraction, ils viennent, m'embrassent le ventre et me font des câlins. Le spasfon ne me fait absolument rien. Une douche chaude non plus. En sortant de la douche, je passe un petit moment dans ma chambre, et je commence à surveiller l’heure, trouvant qu’il se passe peu de temps entre chaque contraction… Je m’aperçois qu’elles reviennent à peu près toutes les 3-4 minutes, voire moins ! Je redescends et annonce calmement « on va commencer à se préparer ». A ce moment-là, tout est très calme et, comme un ballet, tout s'organise en douceur. Je m’assois sur mon ballon, fais des mouvements, respire fort, et entre chaque contraction, je vérifie la liste que j’ai préparée, de choses à emporter qui ne pouvaient se prendre qu’au dernier moment. Les enfants et Jeff me secondent : j’énumère, ils vont chercher. Jeff remplit le coffre, avec l’aide des enfants.Je laisse un message à ma mère pour la prévenir de notre arrivée, lui disant très calmement malgré une contraction qui me laboure l’utérus juste à ce moment là que notre départ à la maternité est imminent. Nous voilà partis. Chez mes parents, je ne descends pas de la voiture, je me tords dans tous les sens, mais je préviens ma mère qu'on part sûrement trop tôt ; jamais je n'ai accouché rapidement, il y en a encore sûrement pour des heures. Il est 19h20. Nous prenons la route. Jamais je n'ai autant senti les cahots et les secousses sur cette route. J'ai mis dans la voiture une musique de yoga qui m'apaise et m'aide à souffler calmement pendant les contractions. 19h50. Entre le parking et l’entrée, une contraction me plie en deux. Je m’appuie sur mon mari, je souffle, sous le regard médusé d’une dizaine de personnes, des patients sûrement, qui se tiennent devant l’entrée pour fumer. Nous passons ensuite devant eux comme si de rien n’était, disant « bonsoir ! » avec un grand sourire ! Arrivée dans l'ascenseur, je me sens trempée, je pense avoir perdu les eaux. A l'étage, on m'accueille, on me met dans une petite salle de "pré-travail", mais je sais déjà que ce n'est pas la peine - il est 20h. Mes contractions ont lieu toutes les 2-3 minutes, je sens que l'accouchement est proche. En effet, la sage-femme qui m'ausculte prend un air affolé : "vous vouliez la péridurale ?". Je lui fais un grand sourire en répondant que non, et elle est soulagée : "heureusement, parce que là, on n'aurait pas eu le temps de la poser ; allez, on va en salle d'accouchement !". On a tout juste le temps d'arriver que c'est déjà le moment de pousser.

Quelques poussées et Sarah est là. Il est 20h17, ce jeudi 27 mai 2010. La sage-femme m'a permis de l'attraper pour finir de la sortir de moi. Il me faut une fraction de seconde pour la poser sur mon ventre, mais à ce moment-là, le temps s'arrête. Cette fraction de seconde dure une éternité gravée à jamais dans mon cœur de maman : je vois mon enfant pour la première fois, je la regarde, je capte son regard, et je suis secouée d’un spasme incontrôlable mêlant sanglots et rires, je suis heureuse, tellement heureuse ! Elle est là et bien là. Je ne l'ai pas perdue. Elle est allée au bout, et elle est là, bien vivante ! Je ne réalise pas tout à fait. Je pleure et je ris, tout à la fois, je suis bouleversée et comblée d'un bonheur sans bornes ! Sarah hurle pendant 1/2 heure sans discontinuer, puis s'apaise. Pour moi, elle a, pendant ces trente minutes, relâché tout le stress que j'ai pu lui transmettre ces derniers mois. Depuis, elle est l'une des petites filles les plus calmes que je connaisse. Des "amies" m'avaient invectivée pendant la grossesse, me disant qu'à être stressée comme ça, j'allais faire un bébé stressé - encore des paroles qui font du bien... Eh bien Sarah est la preuve vivante que ce n'est pas vrai. 

Aujourd'hui, nous fêtons les 4 ans de Sarah. Ce petit bout de bonheur est un rayon de soleil de chaque jour. Ses yeux rieurs, son humeur espiègle, son sourire permanent, font d'elle un petit être unique et joyeux, qui fait la joie de tous autour d'elle.

5 commentaires:

  1. Joyeux anniversaire petite demoiselle au joli prénom ! Ton billet m'a émue aux larmes, parce que je me souviens de cette grossesse, de toutes ses émotions que tu nous décrivais jour après jour... Il me renvoie aussi énormément à la grossesse pour ma Sarah, et à celle que je vis en ce moment... Merci de mettre des mots sur ce qu'on est beaucoup à ressentir, cette interdiction de se projeter, de penser à ce bébé, à angoisser tout au long de ces 9 mois et même à la toute fin... Moi aussi j'ai fait plus de ratés que de miracles, et je le dis encore aujourd'hui... Ca marque à vie mais lire ce genre de choses fait du bien. Joyeux 4 ans Sarah, déjà... Céline.

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  2. Joyeux anniversaire a sarah, beau témoignage, pleins d'émotions

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    1. Oooooh ! "Nala", ça faisait trop longtemps que je ne t'avais pas vue écrire sous ce pseudo !!! ^_^ Ca fait drôle ! Ca me replonge complètement en 2010 !!! ^_^

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  3. Ton récit est très émouvant, d'autant plus que ces moments douloureux ont eu lieu dans la période où je t'ai rencontrée ...
    Heureusement, 2010 est arrivé avec ses grands bonheurs (en mars pour moi, en mai pour toi!)

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