mardi 20 mai 2014

La route, de Cormac Mc Carthy

S'il est un roman sur Terre qui m'ait bouleversée, c'est bien celui-ci. Je l'ai lu il y a deux ou trois ans, mais je vais tâcher d'être fidèle à l'empreinte que ce roman renversant a laissée en moi. Je précise dès ici que j'ai également vu le film qui en a été tiré, et que j'ai été plutôt satisfaite, pour une fois, car il est assez proche du livre. Mais pour moi, le roman est beaucoup plus poignant, et c'est de celui-ci que je veux parler ici.

La fin de l'humanité est toute proche, les paysages ne sont plus que ruines et désolation, et la vie sur Terre touche à sa fin. Nous suivons un petit garçon et son père qui marchent en suivant une route pour aller vers le sud où, selon le père, ils auront peut-être plus de chances de trouver des paysages un peu plus accueillants.

On ne sait pas exactement ce qui s'est passé, la Terre a manifestement subi un traumatisme monumental qui a annihilé la presque totalité de la vie sur la planète, et l'a plongée dans un nuage de cendres qui empêche la lumière du soleil de filtrer. La faune n'est (quasi) plus, la flore est extrêmement rare, et le père et son fils constituent probablement les derniers spécimens de l'espèce humaine - ou presque. Ils poussent devant eux un caddie dans lequel se trouvent quelques denrées encore comestibles dont ils usent avec parcimonie, le ravitaillement étant devenu extrêmement compliqué.

L'on suit, incrédule et désemparé, ces deux personnes tentant de survivre comme elles le peuvent dans ce paysage dévasté. On ne sait même pas comment ces deux-là trouvent un soupçon d'énergie, à quoi ils peuvent raccrocher leur espoir, sur quoi se fonde leur quête d'une vie meilleure, tant tout ce qu'ils trouvent sur leur passage n'est que ravages et anéantissement. Les rares rencontres humaines que font le garçon et son père sont forcément effrayantes ; les possibilités de se nourrir étant restreintes à l'extrême, tout autre être humain susceptible d'empiéter sur les dernières réserves devient un ennemi, quelqu'un dont il faut à tout prix se méfier. La méfiance entraîne la violence, et vice-versa. Plutôt que d'être solidaires, de se serrer les coudes pour tenter de rebâtir un nouveau monde, incertain certes, les rares survivants à la catastrophe qui a touché la Terre ne parviennent pas à se faire confiance et préfèrent s'entretuer. Certains, rongés par la faim, se constituent même un garde-manger en emprisonnant les personnes qui se présentent !

L'homme et l'enfant, vaillamment, poursuivent leur chemin, gardant toujours espoir de trouver une amorce de vie plus loin, plus au sud. Le père tâche d'apprendre à son fils les rudiments de la vie autonome dans ce monde hostile, afin qu'il sache, un jour, se débrouiller seul. L'ironie est mordante, tant ce père joue son rôle, le classique rôle de père qui aide son fils à grandir, sauf qu'ici, dans ce contexte particulier, il l'aide à essayer de survivre le plus longtemps possible. 

Jamais ils ne désespèrent, et pourtant, ô combien ils auraient de raisons de le faire !


Ce roman est proprement terrifiant. Pas au sens de la peur panique ; pas au sens du film d'horreur qui fait se dresser les cheveux sur la tête, non. Au sens psychologique du terme, au sens insidieux, au sens où il brandit sous nos yeux un monde qui pourrait devenir le nôtre si nous continuons dans la direction actuelle. L'ambiance est lourde, pesante ; l'espoir semble vain ; les rencontres assombrissent encore le tableau. Toute l'atmosphère grise de cette fresque vouée à la mort et à la fin de l'humanité nous embarque dans son sillage et s'insinue en nous, laissant malaise, mélancolie et stupeur s'emparer de notre être. On se sent embarqué malgré soi dans cette quête vaine d'un endroit où il ferait bon vivre...

Je pensais, à la lecture du thème de ce roman, l'abandonner rapidement, j'avais peur que ce soit lassant, répétitif, qu'il ne se passe rien... Mais une fois à bord, je n'ai plus pu en descendre, ce roman m'a fait prisonnière, la seule porte de sortie était d'aller au bout. Je ne peux pas dire que c'était comme ces polars à suspense où vous ne pouvez plus quitter le livre tant vous avez envie de savoir la suite. Là, c'est juste que ce livre, sans en avoir l'air, vous prend tranquillement aux tripes et que vous ne pouvez l'abandonner ainsi, ce texte vous habite, vous hante tant que vous ne l'avez pas terminé. D'ailleurs, il continue de vivre en vous longtemps après. Rien que d'en parler, j'en ressens d'ailleurs presque encore l'effet de détresse qu'il m'avait procuré.

Le style est sec et épuré, comme le monde qu'il décrit ; les dialogues sont réduits au minimum, comme pour économiser les forces des deux protagonistes, et inclus dans le récit sans marque de ponctuation distinctive ou presque, ce qui a pour effet que, psychologiquement, on amoindrit l'importance des dialogues pour laisser toute sa place au désespoir sombre et oppressant qui englue ce roman d'un bout à l'autre.

D'aucuns disent que l'histoire se termine sur une note d'espoir. En ce qui me concerne, je dirais que c'est en fait un faux-espoir qui me semble juste permettre de reculer pour mieux sauter.

Assurément, ce n'est pas un livre à lire quand on va mal, car il nous fouette en plein coeur, nous dérange, nous met mal à l'aise tout du long. On se sent comme anesthésié et le coeur pris dans un étau, prêt à exploser.

Pour autant, c'est un livre qui, paradoxalement, fait du bien et que je conseille chaudement. Je suis une très grande lectrice, j'ai des centaines de livres lus à mon actif, mais, je pèse mes mots, il s'agit là, je crois, du livre qui m'a le plus marquée de toute ma vie de lectrice, et j'ai très envie de le placer au rang de chef d’œuvre, tant il est à la fois dérangeant, désespéré, remuant, et porteur de vie et d'espoir. En même temps, je ne me mouille pas trop en disant cela, je précise qu'il a tout de même reçu le prestigieux prix Pulitzer en 2007 !

Quand on lit un tel désespoir, un tel ravage, ensuite, quand on lève les yeux sur notre monde, on se rend compte qu'il est drôlement beau, quand même, et qu'on ferait bien d'en profiter. Il fait sacrément relativiser les petites querelles quotidiennes pour des broutilles. Et puis, c'est un livre qui rend écolo ! Chacun interprète comme il le souhaite le cataclysme qui a conduit la Terre dans cet état ; pour ma part, j'y ai vu la conclusion possible de cette course au toujours plus chimique, toujours plus technologique, toujours moins naturel. Moi qui suis déjà, d'emblée, portée sur la nature, le respect de la vie et le moins de chimique possible, ce livre a porté mon attention à aller encore plus dans cette direction.

http://www.dailymotion.com/video/x1fwfm_cowboys-fringants-plus-rien_music
En ce sens, il m'a rappelé la chanson Plus Rien, des Cow-Boys Fringants (à écouter ICI), qui parle de cette capacité que les humains ont à créer leur propre perte en ne pensant qu'à ce qui n'est pas vraiment important. 






Un ode à la vie, une exhortation à se recentrer sur l'essentiel, voilà ce que j'ai vu dans ce livre, et je vous invite à le lire, à le partager et à permettre à d'autres d'ouvrir les yeux pour repartir dans le sens du respect de la vie.

6 commentaires:

  1. Je place ce Corman Mc CARTHY sur le rayon de mon top 15 des livres marquants.Entre "Le desert des tartares" de BUZZATI et "Le merle" D'arthur Keelt. Où quand le vide rempli tout...

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    1. Merci pour les références, les titres sont allés directement dans ma liste de bouquins à lire tout bientôt ! :)

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  2. Tu m'as vraiment donné envie de le lire !!! Merci :)

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    1. Tant mieux ! C'était le but, alors s'il est atteint, j'en suis ravie ! :) Merci ! :)

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  3. Belle critique ! Je l'ai adoré aussi, il est fantastique. Et comme toi j'ai trouvé le film fidèle

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