mardi 27 mai 2014

Où l'on apprend que l'être humain ne contrôle pas tout...

Cette fois-ci, c'est fini. Terminé. Pas pour toujours, mais j'ai besoin de faire une pause. Plus d'essais bébé pour l'instant, j'ai déjà trop donné de moi, de mon corps, de mon cœur, de mon énergie. J'ai le sentiment profond que ces trois fausses-couches ont définitivement fait virer une partie de mon âme au gris. Je n'en peux plus, je suis fatiguée, physiquement et moralement, et j'ai besoin de me retrouver, de déceler en moi l'énergie suffisante pour repartir dans ce combat. Car, ce qui, pour moi, était avant d'une simplicité évidente, est devenu une lutte acharnée. Je me bats contre ce corps qui, sans que je sache pourquoi, ne veut plus fonctionner normalement, qui ne veut plus me donner d'enfant. Il leur permet de se nicher en moi, juste le temps de me réjouir de porter la vie, puis ce corps les laisse partir sans me demander mon avis, sans me prévenir. Trois bébés sont partis comme ça. Ma tête turbine à fond. J'ai eu deux enfants, puis trois fausses-couches. Statistiquement, mon corps fait plus de désastres que de merveilles. Que se passe-t-il en moi ? Pourquoi mon corps a-t-il perdu le mode d'emploi ? Une myriade de questions m'assaille, et finit de pomper mon énergie. Je promène partout mon âme grise, je souris, mais le coeur n'y est pas. Je ne sais plus faire les enfants, mon coeur est en berne. Mais ma décision est prise. Mes épaules ne sont pas suffisamment larges, je ne suis pas assez solide, pas assez forte, pour risquer une nouvelle fausse-couche, j'ai peur de ne pas surmonter un nouveau traumatisme, peur de ne pas m'en relever, cette fois. Alors tant pis, j'abandonne. J'arrête tout. Je prends le temps de me recentrer, de remettre un peu de rose dans mon coeur avant de relancer les essais, si un jour j'arrive à sortir de mon marasme. Ca y est, ma décision est prise, ferme, et je me sens apaisée.

Un après-midi, alors que j'arpente la classe pendant que mes CE2 planchent sur un exercice de maths, je croise les bras sur ma poitrine, et j'en ressens une vive douleur. Je tressaille. Je fronce les sourcils. Interdite, je bouge mes bras, et, consciente de l'incongruité de la situation, je bouge mes bras et mes mains, et me voilà, en pleine classe, en train de tâter ma poitrine le plus discrètement possible. Je sais que ce n'est ni le lieu, ni le moment, mais je dois en avoir le coeur net. Et, à chaque fois, la même douleur revient, inlassablement. Je suis stupéfaite. Je n'en reviens pas ! Je ne peux pas être enceinte. Une fois ma décision prise, on a pris les précautions qui s'imposaient, puisque je ne voulais plus être enceinte. Une fois, peut-être, mais elle ne compte pas, c'était trop peu de temps après la dernière fausse-couche.

J'attends quelques jours. Ces douleurs ne sont rien, elles vont passer. Je ne peux pas être enceinte. 

Les douleurs, pourtant, persistent et semblent même s'intensifier. Alors un soir, n'y tenant plus, j'achète un test. Je passe la nuit la plus longue de toute ma vie. Le lendemain matin, plus aucun doute possible, le test vire immédiatement. Je suis enceinte. 

Ma première réaction est, bien sûr, de sauter de joie. Mais tout de suite après, je suis rattrapée par l'obscurité des événements récents. La peur s'empare de moi, et immédiatement, je dresse un mur entre ma tête et mon ventre, et j'enserre mon coeur dans une tour imprenable, où rien ne pourra l'atteindre. Je me protège. Je ne veux plus souffrir aussi violemment. Alors je blinde mon coeur et mets mon utérus en quarantaine psychologique. Je fais comme si tout  ça n'était qu'un rêve. J'ai tellement peur. 

J'appelle ma nouvelle gynécologue, celle que j'ai rencontrée après mes trois fausses-couches, qui m'a écoutée, m'a laissée parler sans jamais montrer le moindre signe d'impatience alors même que, pendant ce temps, sa salle d'attente se remplissait. J'obtiens un rendez-vous une quinzaine de jours après, une chance ! Il y a eu un désistement ! Quinze jours pendant lesquels je mets soigneusement de côté ma toute nouvelle grossesse. Hors de question d'investir ce petit être qui grandit en moi si c'est pour risquer de souffrir de sa perte dans quelques semaines. Je stresse quelques jours avant le rendez-vous. J'ai peur, j'appréhende. Mon coeur bat plus fort, plus vite, dès que je pense à ce rendez-vous à venir. J'ai du mal à dormir, à me poser, je suis électrique. Pourtant, envers et contre tout, je ne m'autorise pas à penser à ce bébé qui, peut-être, n'est déjà plus. 

Le jour du rendez-vous, un mercredi matin, je me sens transparente, j'existe à peine, tant ma peur prend toute la place. En prenant la route vers le cabinet, je me résigne, je me dis que l'on va m'annoncer une nouvelle fausse-couche. Je fais grise mine en entrant dans le cabinet de la gynécologue. Je lui explique rapidement ce qu'il en est. Ce n'est que la deuxième fois que je la vois, mais elle semble se réjouir sincèrement de cette grossesse. Je lui fais part de mon angoisse, et elle a alors cette phrase que je n'oublierai pas : "il faut faire confiance aux bébés qui veulent vraiment venir !". Mais pour l'instant, ça ne me rassure pas du tout. 

Elle allume son appareil à échographies, et c'est parti. Je retiens mon souffle, et, sans vraiment me rendre compte de ce que je fais, je détourne le regard de l'écran et me perds dans la contemplation d'un tableau accroché au mur juste au-dessus de moi. Je ne peux pas regarder l'écran, il faut que je me détache, que je me coupe de la réalité. Les couleurs du tableau sont dans les tons mauve, rose pâle et gris, je le trouve à la fois joli et mièvre, mais sur le coup, il est tout ce à quoi je peux me raccrocher. Et je m'y cramponne, je ne le lâche pas et ne jette surtout pas un coup d'oeil à l'écran près de moi. Puis d'un seul coup, mon coeur se serre en un vertige, quand la gynéco lâche : "on a bien un petit embryon...", et il se liquéfie littéralement quand elle s'exclame, dans un élan de joie : "... et un petit coeur qui bat !" ! Ma réaction est physique : je souffle, au premier sens du terme, je lâche tout l'air que je n'arrivais plus à expirer tant je retenais mon souffle depuis que l'écran était allumé. D'un seul coup, ma respiration se met à nouveau en marche, l'oxygène irrigue à nouveau mon cerveau, et brusquement, le tableau au-dessus de moi n'existe plus. Il n'y a plus que l'écran. Je ne distingue pas grand chose, c'est à peine si je vois le petit point lumineux clignotant dont me parle la gynéco, mais je la crois sur parole, elle connaît son métier. Et d'un seul coup, je me rends compte à quel point j'ai laissé ce petit être tout seul, sans moi, pendant ces semaines où je ne voulais pas souffrir. De l'avoir vu m'interdit à tout jamais de lui être à nouveau indifférente. Ca y est, je l'aime, ce tout petit humain qui grandit en moi.

La gynéco, compréhensive, me fait des échographies à chaque visite pendant les trois premiers mois. A chaque fois, c'est la même chose : juste après l'écho, je suis euphorique, et dès le lendemain, une angoisse sans nom étouffe mon coeur, et une vilaine voix dans ma tête me rappelle que, les trois dernières fois, les bébés sont partis sans faire de bruit, sans que je m'en aperçoive, alors comment saurais-je s'il est encore avec moi ? S'il était là hier, cela ne garantit en rien qu'il soit encore là aujourd'hui. La semaine suivante, une nouvelle écho me rassure. Et dès le lendemain, j'angoisse. C'est ainsi les trois premiers mois. Après la première échographie officielle à 12 semaines, je pensais être définitivement rassurée. Mais je ne le suis pas. Avoir expérimenté le fait qu'une fin de grossesse ne prévient pas, je reste apeurée à l'idée que je pourrais perdre mon bébé à tout moment. Je ne parviens pas à me rassurer vraiment, d'autant plus qu'à 4 mois 1/2, je ne sens toujours pas Bébé bouger en moi. J'avais senti ma première vers 4 mois, mon deuxième un peu avant 3 mois... Et ce Bébé-là bouge si doucement que je ne le sens pas. Ca ne me rassure pas.

Fin décembre, ironie du sort, un an exactement après le début de ma première fausse-couche, j'ai rendez-vous chez une personne qui est en formation de kinésiologie et qui a besoin de "cobayes" pour s'entraîner. J'ai accepté, car je suis très sensible à ce genre de "médecines parallèles". Elle décèle mes angoisses et fait tourner sa séance autour de l'apaisement général. Au fur et à mesure de la séance, je prends conscience que je n'autorise pas Bébé à faire trop de vagues en bougeant en moi. La kinésiologue ne le sait pas encore, mais elle est en train de réparer un petit quelque chose en moi. A la fin de cette séance, Bébé danse la java en moi. C'est la première fois que je le sens bouger en moi, et il s'est tellement retenu avant, qu'il se lâche, et mon ventre danse la gigue ! C'est un grand bonheur, un moment qui me soulage intensément ! 

A partir de là, je me sens beaucoup mieux. Un fond d'angoisse reste quand même là, en filigrane, dès que je ne sens pas Bébé bouger pendant plusieurs heures d'affilée - d'autant que j'ai failli perdre mon deuxième à quelques heures de la naissance et que, le signe alarmant qui a empêché cela, c'est que je ne le sentais plus bouger pendant des heures - , mais globalement, je me sens tout de même mieux. 

A l'approche de la date de terme, je croise les doigts. J'ai très envie d'un accouchement le plus naturel possible. Un peu trop peureuse pour tenter l'accouchement à domicile volontairement, mais je ne veux pas de surmédicalisation. J'ai eu la péridurale pour ma grande, je n'ai pas pu l'avoir pour le deuxième... et pour la troisième, c'est un choix ferme et définitif : je ne veux pas de péridurale. J'ai changé de maternité, pour aller vers une, plus éloignée de chez nous, mais qui a réputation d'être beaucoup plus à l'écoute des mamans. Mais, surtout, ce que j'espère de tout mon coeur, c'est de vivre le moment magique du départ à la maternité. Pour ma grande, départ bien trop tôt, une équipe pas à l'écoute, ils m'ont gardée alors que j'aurais vraiment pu retourner à la maison, j'avais le temps. Pour mon deuxième, donc, je suis restée à la maternité après ma dernière visite chez l'obstétricienne, suite à un problème décelé lors de cette visite. Donc je ne connais pas cette petite étincelle magique qui s'allume quand on "sait" que c'est le moment de partir pour la maternité ! 

Je sais que je n'aurai que deux jours, au maximum quatre, de dépassement de terme autorisé, pas plus. Ma grande est née après terme, mon deuxième dix jours avant. Mais pour la troisième, plus le temps passe, et plus je me demande si j'aurai la chance de connaître ce fameux moment dont parlent toutes les mamans. J'ai rendez-vous à la maternité le matin du terme. Rien. Rien n'est enclenché, rien n'a bougé. Rendez-vous dans deux jours pour décider - ou non - d'un déclenchement. Je ne veux pas de déclenchement ! J'ai un peu peur, j'espère que ce sera pour demain...

Je rentre chez moi un peu dépitée. L'après-midi, je vais avec ma mère faire une longue promenade. Au retour, je m'asseois, nous discutons... Vers 16h, je ressens comme une espèce de crampe au ventre, que je remarque à peine. 16h30, je suis devant l'école, toutes les mamans qui sont là me regardent étonnées, elles savent que c'est la date de mon terme, elles me disent toutes : "encore là ???"... Je réponds un petit oui pendant qu'à l'intérieur, je sens que ça se contracte. Plusieurs fois. Je souffle discrètement. Je n'ai pas envie de leur dire, à toutes, que c'est le moment. On ne sait jamais, un faux-travail est vite arrivé. Et puis après tout, la sage-femme de ce matin me l'a dit : ça n'a pas du tout commencé. 

Quand je retourne à la voiture, quand même, j'ai des douleurs un peu plus rapprochées. J'appelle mon mari pour lui demander de ne pas rentrer trop tard. Je lui demande de passer à la pharmacie en rentrant, pour me prendre du spasfon. Arrivée à la maison, je m'installe sur mon gros ballon, je me berce, je m'apaise, souffle pendant les contractions. J'explique aux enfants ce qui se passe. Je leur explique que leur papa va m'apporter des cachets et que, si ça me fait encore mal, ça voudra peut-être dire que le bébé arrivera ce soir ou cette nuit, et si les cachets me font du bien, c'est que ce n'est pas encore le moment. L'un d'eux s'exclame : "ouaiiiiis ! J'espère que tu vas continuer à avoir  mal !!!". Toutefois, à chaque fois qu'ils me voient souffler pour tenter de gérer une contraction, ils viennent, m'embrassent le ventre et me font des câlins. Le spasfon ne me fait absolument rien. Une douche chaude non plus. En sortant de la douche, je passe un petit moment dans ma chambre, et je commence à surveiller l’heure, trouvant qu’il se passe peu de temps entre chaque contraction… Je m’aperçois qu’elles reviennent à peu près toutes les 3-4 minutes, voire moins ! Je redescends et annonce calmement « on va commencer à se préparer ». A ce moment-là, tout est très calme et, comme un ballet, tout s'organise en douceur. Je m’assois sur mon ballon, fais des mouvements, respire fort, et entre chaque contraction, je vérifie la liste que j’ai préparée, de choses à emporter qui ne pouvaient se prendre qu’au dernier moment. Les enfants et Jeff me secondent : j’énumère, ils vont chercher. Jeff remplit le coffre, avec l’aide des enfants.Je laisse un message à ma mère pour la prévenir de notre arrivée, lui disant très calmement malgré une contraction qui me laboure l’utérus juste à ce moment là que notre départ à la maternité est imminent. Nous voilà partis. Chez mes parents, je ne descends pas de la voiture, je me tords dans tous les sens, mais je préviens ma mère qu'on part sûrement trop tôt ; jamais je n'ai accouché rapidement, il y en a encore sûrement pour des heures. Il est 19h20. Nous prenons la route. Jamais je n'ai autant senti les cahots et les secousses sur cette route. J'ai mis dans la voiture une musique de yoga qui m'apaise et m'aide à souffler calmement pendant les contractions. 19h50. Entre le parking et l’entrée, une contraction me plie en deux. Je m’appuie sur mon mari, je souffle, sous le regard médusé d’une dizaine de personnes, des patients sûrement, qui se tiennent devant l’entrée pour fumer. Nous passons ensuite devant eux comme si de rien n’était, disant « bonsoir ! » avec un grand sourire ! Arrivée dans l'ascenseur, je me sens trempée, je pense avoir perdu les eaux. A l'étage, on m'accueille, on me met dans une petite salle de "pré-travail", mais je sais déjà que ce n'est pas la peine - il est 20h. Mes contractions ont lieu toutes les 2-3 minutes, je sens que l'accouchement est proche. En effet, la sage-femme qui m'ausculte prend un air affolé : "vous vouliez la péridurale ?". Je lui fais un grand sourire en répondant que non, et elle est soulagée : "heureusement, parce que là, on n'aurait pas eu le temps de la poser ; allez, on va en salle d'accouchement !". On a tout juste le temps d'arriver que c'est déjà le moment de pousser.

Quelques poussées et Sarah est là. Il est 20h17, ce jeudi 27 mai 2010. La sage-femme m'a permis de l'attraper pour finir de la sortir de moi. Il me faut une fraction de seconde pour la poser sur mon ventre, mais à ce moment-là, le temps s'arrête. Cette fraction de seconde dure une éternité gravée à jamais dans mon cœur de maman : je vois mon enfant pour la première fois, je la regarde, je capte son regard, et je suis secouée d’un spasme incontrôlable mêlant sanglots et rires, je suis heureuse, tellement heureuse ! Elle est là et bien là. Je ne l'ai pas perdue. Elle est allée au bout, et elle est là, bien vivante ! Je ne réalise pas tout à fait. Je pleure et je ris, tout à la fois, je suis bouleversée et comblée d'un bonheur sans bornes ! Sarah hurle pendant 1/2 heure sans discontinuer, puis s'apaise. Pour moi, elle a, pendant ces trente minutes, relâché tout le stress que j'ai pu lui transmettre ces derniers mois. Depuis, elle est l'une des petites filles les plus calmes que je connaisse. Des "amies" m'avaient invectivée pendant la grossesse, me disant qu'à être stressée comme ça, j'allais faire un bébé stressé - encore des paroles qui font du bien... Eh bien Sarah est la preuve vivante que ce n'est pas vrai. 

Aujourd'hui, nous fêtons les 4 ans de Sarah. Ce petit bout de bonheur est un rayon de soleil de chaque jour. Ses yeux rieurs, son humeur espiègle, son sourire permanent, font d'elle un petit être unique et joyeux, qui fait la joie de tous autour d'elle.

dimanche 25 mai 2014

Twins !

J'avais envie de parler de ces deux petits gars que je connais depuis quelques mois et qui sont tellement attachants. 

Ce sont deux frères. Des jumeaux. Je ne sais pas comment j'ai fait, mais je n'ai pas vu tout de suite qu'ils étaient jumeaux ! Je crois que j'ai dû penser, tout d'abord, qu'il n'y en avait qu'un. Puis, quand je me suis aperçu qu'ils étaient deux, je ne les ai pas vus côte à côte à ce moment-là, et j'ai dû, simplement, me dire qu'ils se ressemblaient drôlement. Et puis un jour, je les ai vus l'un près de l'autre, et c'est là que j'ai (enfin) remarqué à quel point ils étaient semblables !

Deux garçons de 9 ans, aussi bruns l'un que l'autre, les yeux sombres et les mêmes fossettes qui se creusent dans le sillage de leur beau sourire. La semaine dernière, une amie de leur famille a dit : "heureusement qu'il y en a un qui a un grain de beauté !". Et c'est vrai. Ce tout petit point foncé au-dessus de la bouche est le seul repère qui permette au commun des mortels de les distinguer.

Pourtant, il me semble avoir perçu une légère différence dans leurs timbres de voix, l'un a la voix à peine plus grave que celle de son frère. Un petit je-ne-sais-quoi, aussi, au niveau de l'expression. Je crois avoir capté un regard plus en douceur chez l'un, et plus en détermination chez l'autre. La dissemblance est cependant très subtile, et j'essaie de m'entraîner à les reconnaître sans regarder le grain de beauté, juste en sondant leur âme par leur regard... mais c'est quand même moins fiable que le grain de beauté et je me trompe encore régulièrement quand je ne me base que sur ce critère !

Ces deux garçons sont uniques et vraiment pas ordinaires. Ils courent partout et font les 400 coups ; ils se disputent régulièrement et en viennent aux mains, ils grimpent sur des murs et sautent de haut, cassent des objets et courent dans la rue sans prêter la moindre attention au monde qui les entoure. Ils sont désemparés quand l'un est loin de l'autre, alors ils se cherchent, mais dès qu'ils se retrouvent, ils se battent, ou bien alors, ils remettent sur pied leur petite association pour aller, ensemble, faire de nouvelles bêtises. Ils portent en eux la joie de cette insouciance propre à l'enfance.

Leur maman m'a raconté que certains s'étaient permis de lui faire des remarques sur le comportement de ses garçons, sur le fait qu'ils étaient trop turbulents, parce qu'ils avaient vu, une fois, les garçons courir partout et ne pas se tenir tranquilles. Moi, je trouve dommage d'établir son avis sur une fois (ou même deux). J'ai envie de dire que les personnes qui parlent ainsi ne doivent pas vraiment connaître ces garçons. Car si elles les connaissaient vraiment, elles n'auraient plus envie de les critiquer. Oui, ils bougent beaucoup et ont du mal à tenir en place. Oui, nous, adultes, avons parfois du mal à rester de marbre face à l'agitation des enfants. Mais ce sont des garçons de 9 ans, peut-on vraiment leur reprocher de gigoter ?

Et puis, surtout, ils ont un cœur gros comme ça ! Ces deux petits bonshommes, en plus d'être des petits tourbillons d'énergie, sont aussi des immenses réserves d'amour et de joie. Quand ils vous voient arriver, ils vous sautent dans les bras, ils vous parlent avec animation, vous manifestent leur satisfaction de vous voir, et vous décochent leur large sourire qui, irrésistiblement, déclenche le vôtre en retour. Ces deux petits gars vous donnent tout leur coeur sans ambages ; ces deux petits gars, tout simplement, vous font du bien. Ils vous apostrophent de loin, vous demandent de vous accompagner où que vous alliez, vous prennent par la main pour vous emmener voir une personne qui leur est chère et que vous n'avez pas encore saluée, vous demandent votre avis sur des sujets qui les touchent, blaguent avec vous et vous narguent gentiment, se soucient de votre bien-être, puis vous raccompagnent à votre voiture, vous disent 15 fois au-revoir en vous demandant de rouvrir votre fenêtre pour continuer de vous parler, ont du mal à vous laisser partir. Et quand, enfin, vous démarrez, vous levez la main pour leur faire coucou, et c'est alors que vous vous apercevez qu'ils sont déjà repartis vers leurs prochaines aventures, vous oubliant déjà ! Mais cela ne vous blesse pas, bien au contraire. Vous souriez, attendri, en les regardant s'éloigner. 

J'avais envie de parler d'eux, parce que ces petits garçons me touchent beaucoup par leur spontanéité, leur joie de vivre et leur besoin insatiable de donner de l'amour autour d'eux.

Souvent, l'on a vite fait de juger les autres. On les regarde vivre cinq minutes, et puis c'est tout, notre impression est faite. Comme ces personnes qui ont dit à la maman que ses jumeaux étaient terribles et qui n'ont pas vu toute la beauté de la personnalité très complète de chacun de ces garçons. 

Gardons-nous bien de nous faire un avis trop rapide. Chaque personne recèle en elle des trésors, si l'on veut bien se donner la peine de les chercher. Et les personnes qui n'ont pas estimé nécessaire de se pencher plus avant sur nos deux adorables trublions ne savent pas de quelle joie elles se privent en refusant de les voir comme ils sont vraiment.

mardi 20 mai 2014

La route, de Cormac Mc Carthy

S'il est un roman sur Terre qui m'ait bouleversée, c'est bien celui-ci. Je l'ai lu il y a deux ou trois ans, mais je vais tâcher d'être fidèle à l'empreinte que ce roman renversant a laissée en moi. Je précise dès ici que j'ai également vu le film qui en a été tiré, et que j'ai été plutôt satisfaite, pour une fois, car il est assez proche du livre. Mais pour moi, le roman est beaucoup plus poignant, et c'est de celui-ci que je veux parler ici.

La fin de l'humanité est toute proche, les paysages ne sont plus que ruines et désolation, et la vie sur Terre touche à sa fin. Nous suivons un petit garçon et son père qui marchent en suivant une route pour aller vers le sud où, selon le père, ils auront peut-être plus de chances de trouver des paysages un peu plus accueillants.

On ne sait pas exactement ce qui s'est passé, la Terre a manifestement subi un traumatisme monumental qui a annihilé la presque totalité de la vie sur la planète, et l'a plongée dans un nuage de cendres qui empêche la lumière du soleil de filtrer. La faune n'est (quasi) plus, la flore est extrêmement rare, et le père et son fils constituent probablement les derniers spécimens de l'espèce humaine - ou presque. Ils poussent devant eux un caddie dans lequel se trouvent quelques denrées encore comestibles dont ils usent avec parcimonie, le ravitaillement étant devenu extrêmement compliqué.

L'on suit, incrédule et désemparé, ces deux personnes tentant de survivre comme elles le peuvent dans ce paysage dévasté. On ne sait même pas comment ces deux-là trouvent un soupçon d'énergie, à quoi ils peuvent raccrocher leur espoir, sur quoi se fonde leur quête d'une vie meilleure, tant tout ce qu'ils trouvent sur leur passage n'est que ravages et anéantissement. Les rares rencontres humaines que font le garçon et son père sont forcément effrayantes ; les possibilités de se nourrir étant restreintes à l'extrême, tout autre être humain susceptible d'empiéter sur les dernières réserves devient un ennemi, quelqu'un dont il faut à tout prix se méfier. La méfiance entraîne la violence, et vice-versa. Plutôt que d'être solidaires, de se serrer les coudes pour tenter de rebâtir un nouveau monde, incertain certes, les rares survivants à la catastrophe qui a touché la Terre ne parviennent pas à se faire confiance et préfèrent s'entretuer. Certains, rongés par la faim, se constituent même un garde-manger en emprisonnant les personnes qui se présentent !

L'homme et l'enfant, vaillamment, poursuivent leur chemin, gardant toujours espoir de trouver une amorce de vie plus loin, plus au sud. Le père tâche d'apprendre à son fils les rudiments de la vie autonome dans ce monde hostile, afin qu'il sache, un jour, se débrouiller seul. L'ironie est mordante, tant ce père joue son rôle, le classique rôle de père qui aide son fils à grandir, sauf qu'ici, dans ce contexte particulier, il l'aide à essayer de survivre le plus longtemps possible. 

Jamais ils ne désespèrent, et pourtant, ô combien ils auraient de raisons de le faire !


Ce roman est proprement terrifiant. Pas au sens de la peur panique ; pas au sens du film d'horreur qui fait se dresser les cheveux sur la tête, non. Au sens psychologique du terme, au sens insidieux, au sens où il brandit sous nos yeux un monde qui pourrait devenir le nôtre si nous continuons dans la direction actuelle. L'ambiance est lourde, pesante ; l'espoir semble vain ; les rencontres assombrissent encore le tableau. Toute l'atmosphère grise de cette fresque vouée à la mort et à la fin de l'humanité nous embarque dans son sillage et s'insinue en nous, laissant malaise, mélancolie et stupeur s'emparer de notre être. On se sent embarqué malgré soi dans cette quête vaine d'un endroit où il ferait bon vivre...

Je pensais, à la lecture du thème de ce roman, l'abandonner rapidement, j'avais peur que ce soit lassant, répétitif, qu'il ne se passe rien... Mais une fois à bord, je n'ai plus pu en descendre, ce roman m'a fait prisonnière, la seule porte de sortie était d'aller au bout. Je ne peux pas dire que c'était comme ces polars à suspense où vous ne pouvez plus quitter le livre tant vous avez envie de savoir la suite. Là, c'est juste que ce livre, sans en avoir l'air, vous prend tranquillement aux tripes et que vous ne pouvez l'abandonner ainsi, ce texte vous habite, vous hante tant que vous ne l'avez pas terminé. D'ailleurs, il continue de vivre en vous longtemps après. Rien que d'en parler, j'en ressens d'ailleurs presque encore l'effet de détresse qu'il m'avait procuré.

Le style est sec et épuré, comme le monde qu'il décrit ; les dialogues sont réduits au minimum, comme pour économiser les forces des deux protagonistes, et inclus dans le récit sans marque de ponctuation distinctive ou presque, ce qui a pour effet que, psychologiquement, on amoindrit l'importance des dialogues pour laisser toute sa place au désespoir sombre et oppressant qui englue ce roman d'un bout à l'autre.

D'aucuns disent que l'histoire se termine sur une note d'espoir. En ce qui me concerne, je dirais que c'est en fait un faux-espoir qui me semble juste permettre de reculer pour mieux sauter.

Assurément, ce n'est pas un livre à lire quand on va mal, car il nous fouette en plein coeur, nous dérange, nous met mal à l'aise tout du long. On se sent comme anesthésié et le coeur pris dans un étau, prêt à exploser.

Pour autant, c'est un livre qui, paradoxalement, fait du bien et que je conseille chaudement. Je suis une très grande lectrice, j'ai des centaines de livres lus à mon actif, mais, je pèse mes mots, il s'agit là, je crois, du livre qui m'a le plus marquée de toute ma vie de lectrice, et j'ai très envie de le placer au rang de chef d’œuvre, tant il est à la fois dérangeant, désespéré, remuant, et porteur de vie et d'espoir. En même temps, je ne me mouille pas trop en disant cela, je précise qu'il a tout de même reçu le prestigieux prix Pulitzer en 2007 !

Quand on lit un tel désespoir, un tel ravage, ensuite, quand on lève les yeux sur notre monde, on se rend compte qu'il est drôlement beau, quand même, et qu'on ferait bien d'en profiter. Il fait sacrément relativiser les petites querelles quotidiennes pour des broutilles. Et puis, c'est un livre qui rend écolo ! Chacun interprète comme il le souhaite le cataclysme qui a conduit la Terre dans cet état ; pour ma part, j'y ai vu la conclusion possible de cette course au toujours plus chimique, toujours plus technologique, toujours moins naturel. Moi qui suis déjà, d'emblée, portée sur la nature, le respect de la vie et le moins de chimique possible, ce livre a porté mon attention à aller encore plus dans cette direction.

http://www.dailymotion.com/video/x1fwfm_cowboys-fringants-plus-rien_music
En ce sens, il m'a rappelé la chanson Plus Rien, des Cow-Boys Fringants (à écouter ICI), qui parle de cette capacité que les humains ont à créer leur propre perte en ne pensant qu'à ce qui n'est pas vraiment important. 






Un ode à la vie, une exhortation à se recentrer sur l'essentiel, voilà ce que j'ai vu dans ce livre, et je vous invite à le lire, à le partager et à permettre à d'autres d'ouvrir les yeux pour repartir dans le sens du respect de la vie.

dimanche 18 mai 2014

Douceur de vivre...

Certaines journées, quand vient le soir, laissent en nous une douce empreinte sucrée. Ce fut le cas aujourd'hui. Ce jour a été tout de miel, du début jusqu'à la fin. 

Le temps a été magnifique. Le ciel avait paré son bleu le plus intense, tacheté çà et là de quelques frêles nuages, et le soleil a brillé, et chauffé, l'ensemble des moments passés en cette belle journée. 

Nous avons commencé dans la fraîcheur de l'église, en assistant avec beaucoup d'émotion à la première communion de plusieurs enfants. Parmi eux, deux petits garçons que je connais bien. Ils sont énergiques, ces petits gars, ils courent partout, rigolent souvent et trouvent toujours mille bêtises à faire. Et puis, ils ont un don inné pour disparaître d'un seul coup sans prévenir, ce qui oblige leur adorable maman à leur courir après et les appeler sur tous les tons pour les faire revenir. Ils ne sont pas toujours de tout repos ! Mais qu'ils sont pourtant attachants, ces petits loups, et qu'ils sont drôles ! Quand ils vous voient arriver, ils vous sautent au cou et vous manifestent toujours leur joie de vous voir, on est toujours extrêmement bien accueillis par ces deux-là. Et puis, ils ont le souci de chacun, s'inquiètent du bien-être des uns et des autres ; ils sont serviables et, de leurs petites personnes, émane une grande gentillesse. Deux adorables petits zébulons qui laissent beaucoup de joie sur leur passage ! 

Ce matin, donc, ils ont reçu l'hostie pour la toute première fois, c'était un très beau moment. Et ils étaient chics, dans leurs beaux costumes trois pièces, l'un avec un veston rouge et l'autre blanc. Ils avaient fière allure ! Et comme ils étaient concentrés, au moment de vivre cette grande étape de leur vie chrétienne !

Plus tard, après un moment passé dans la douceur de cette toute fin de matinée sur le parvis de l'église, à prendre des photos, nous nous sommes dirigés vers la salle qui allait accueillir la famille et les amis venus fêter la première communion de ces deux dynamiques angelots.

Les heures qui ont suivi, je les ai passées entourée, en particulier, de deux personnes que j'apprécie vraiment. L'une dynamique et pétillante, l'autre toute en gentillesse et en humour, très différentes l'une de l'autre, et pourtant si semblables. Toutes les deux sont très drôles, les rires ont jalonné tout notre repas. Il est des gens avec qui tout est simple, tout est évident, et ces deux personnes en font partie. Comme la vie est douce, lorsque rien ne vient rendre le parcours compliqué ! Comme les temps sont sereins, quand tout se passe dans l'intelligence du cœur ! J'ai toujours aimé les personnes simples, qui ne compliquent pas tout pour le moindre détail sans importance ; mais je crois que, plus j'avance dans la vie, plus j'aime m'entourer de personnes comme ça. Des personnes avec qui on n'a pas besoin de se poser de questions, des personnes qui vous prennent toujours tel que vous êtes, et qui trouvent toujours du bon en chacun. 

L'hôtesse de notre journée n'est pas à mettre de côté, non plus, elle a un cœur gros comme ça, qu'elle a bien su transmettre à ses deux garçons.

Il est des jours, comme celui-ci, où le seul mot qui nous vienne, le soir venu, est tout simplement : merci. Merci de m'avoir permis de vivre une journée si douce, si sereine, si agréable. Merci !

samedi 10 mai 2014

Mais c'est pas grave ! C'était même pas un bébé !

Décembre 2008. Quelque part entre Noël et le Jour de l'An. Au plein coeur de la joie des fêtes se trame en moi quelque chose dont j'ignore tout, mais qui va marquer ma vie de façon indélébile.
Enceinte pour la troisième fois, je suis toute à mon bonheur serein, quand ce matin-là, je reçois un coup au coeur. Un coup qui prend la forme de quelques tâches de sang. Un coup d'oeil sur Internet m'entraîne dans le déni : ce n'est peut-être rien, il peut s'agir de "règles anniversaires", apparemment ça arrive souvent et ça correspondrait au niveau des dates. De toute façon, j'ai rendez-vous ce matin chez le docteur, elle va me rassurer. A coup sûr. 
Mais elle ne me rassure pas ; elle m'envoie aux urgences.
Et là, dans la blancheur froide d'une vieille salle d'hôpital, posée sur un siège d'auscultation comme un morceau de viande, un médecin, qui ne prend même pas la peine de lever les yeux de son écran pour me parler, m'annonce, impassible, que son appareil d'échographie - qui doit dater d'avant-guerre - n'est pas en mesure de lui montrer si un petit coeur bat encore en moi, et que je dois faire deux prises de sang à deux jours d'intervalle pour confirmer que je suis bien en train de faire une fausse-couche. Fin de l'entretien, merci Madame et bonne journée ! 
...
Je rentre chez moi, plus vraiment dans le déni, mais tout de même, malgré moi, dans l'espoir un peu insensé que ce médecin se soit trompé et que mon tout petit bonheur niché au fond de moi s'accroche encore et tienne bon. Toute la journée, je suis dans la crainte absolue de perdre ce petit bout de vie, et en même temps, dans l'espérance folle que ce minuscule soleil brille encore. Le soir-même, je suis fixée. Pas besoin d'une deuxième prise de sang. 

Je me vide de mon sang. Je sens mes entrailles déchirées, délitées, liquéfiées. Je ne peux que regarder, impuissante, s'écouler ces rivières rouges et, avec elles, tout mon espoir de vie sauvegardée. La salve terminée, je suis hébétée. Sonnée. Recroquevillée. Mon âme est en lambeaux. Les larmes coulent silencieusement. On est au début de l'hiver, la nuit est déjà tombée, et dans l'obscurité de la maison, je reste dans une sorte de torpeur dont rien ne peut me sortir. 

Par acquis de conscience, je retourne à l'hôpital le lendemain, puisque c'est ce qu'on attend de moi. Le même médecin, froid, pragmatique, m'informe que l'embryon est toujours en moi et que, cette fois-ci, il est certain qu'il n'est plus en vie. Pire : sa taille indique qu'il n'est plus vivant depuis trois semaines. Trois semaines ! C'est un coup violent que je reçois sur la tête à pleine volée. Ce qui se passe en moi à ce moment-là, je ne peux pas le décrire. Trois semaines pendant lesquelles je me réjouissais encore de porter la vie, alors que, sans le savoir, je portais la mort. Pourquoi mon corps a-t-il mis autant de temps à réagir ? Comment ce tout petit morceau de vie à peine entamé a-t-il pu se retirer sur la pointe des pieds, sans faire de bruit ? Comment ai-je pu ne rien ressentir ? Pourquoi n'ai-je pas su, d'instinct, que quelque chose n'allait pas ? Toute à mon euphorie de porter la vie, toute à ma naïveté d'une troisième grossesse après deux autres sans aucun problème, je me suis laissée aller à croire que tout allait bien, que les malheurs n'arrivaient qu'aux autres. Je m'en veux. Je me culpabilise. Comment ai-je pu laisser partir ce minuscule bout de vie sans rien faire pour le retenir ? J'aurais dû savoir, j'aurais dû faire quelque chose - ou ne pas faire, qui sait ? Je suis traversée de mille sentiments plus contradictoires les uns que les autres, je suis perdue, engourdie, inerte. Je ne me souviens plus de la fin de l'entretien de ce jour. Juste que je suis sortie de là dans un état second, comme un zombie. Et qu'en rentrant, j'ai pleuré jusqu'à n'en plus pouvoir, jusqu'à être saoule de mes larmes, jusqu'à avoir les yeux tellement boursouflés que j'avais du mal à voir au travers, jusqu'à avoir l'impression d'avoir épuisé entièrement mon quota de larmes pour une vie entière.

Je me sens meurtrie, incroyablement faible et triste. J'ai besoin de partager, d'en parler. Alors, comme n'importe quelle autre femme au monde, je me tourne vers mes amies et vers ma famille.

Mais c'est une deuxième claque que je me reçois en pleine figure. 

Les amies se sentent obligées de dire quelque chose, elles croient qu'elles peuvent me consoler, que je traverse juste une difficulté quelconque et que des mots pourront me remettre d'aplomb.

Alors les mots tombent. Froids. Durs. Incisifs. Je sais qu'ils sont dits dans de bonnes intentions. Mais qu'ils font mal, ces mots. 

Dans le désordre, j'ai droit à ce florilège : 
- Mais c'est pas grave, c'était même pas un bébé !
- Tu en feras un autre très vite !
- La nature fait bien les choses, il valait mieux qu'elle élimine une erreur !
- Tu sais, moi j'ai des amis qui ont connu pire que toi ! (et toute la liste des amis qui ont connu pire, avec tous les détails possibles et imaginables)
- Ben moi j'ai déjà fait une fausse-couche et j'ai pas pleuré, hein !
- De toute façon, tu tombes enceinte facilement, alors t'inquiète pas.
- C'est juste que c'était pas le moment.
- De toute façon, statistiquement, une grossesse sur quatre se termine en fausse-couche.
- Ca arrive souvent.
- Bah fallait rien dire avant trois mois.
- Te plains pas, t'as deux enfants, c'est déjà bien !

... et j'en passe et des meilleures !

Je sais ô combien ces phrases sont dites pour être réconfortantes. Mais, disons-le clairement : elles ne le sont pas. 

Que d'autres personnes aient connu pire, j'en suis consciente, je ne suis pas tombée de la dernière pluie et je sais que des personnes connaissent des horreurs. Mais il y a même des personnes qui vivent encore pire qu'elles. Il y a des enfants qui grandissent dans des pays en guerre. Il y a toujours pire que soi. Toujours. Et ô combien je compatis avec ces personnes. Avec toutes les personnes en souffrance qu'abrite cette Terre. Quel que soit le degré de leur souffrance. Pour autant, est-ce que ça enlève ma propre douleur ? Parce qu'il y en a d'autres qui vivent pire, moi je n'ai pas le droit de souffrir ? 

Une femme qui a fait une fausse-couche sans en être plus touchée que ça. Très bien pour elle, formidable. Mais elle n'a pas mon vécu, elle n'a pas mes émotions, elle n'a pas ma façon de vivre les choses, en un mot : elle n'est pas moi. Et, qu'elle n'ait pas souffert, elle, n'enlève rien à ma propre souffrance.

J'en referai un autre très vite, certes. Je tombe enceinte facilement, certes. Mais ce n'est pas un pneu crevé que l'on remplace sans aucun état d'âme.

La nature fait bien les choses. Ca n'empêche que je souffre d'avoir perdu mon bébé, et, est-ce vraiment avoir bien fait les choses que de m'avoir fait vivre plusieurs semaines avec la mort en moi ?

 Les statistiques. Aaaaah, comme je suis rassérénée de savoir que j'entre dans les statistiques ! Je permets aux chiffres de se vérifier ! Vivifiant ! 

Fallait rien dire avant trois mois : au moins je n'aurais pas souffert, si je n'avais rien dit. C'est uniquement une question de fierté, c'est vrai. Tu ne dis rien : tu ne souffres pas. C'est magique !

T'as déjà deux enfants, donc après tout, tu n'as pas à pleurer. C'est vrai qu'il doit être extrêmement douloureux de ne pas avoir d'enfants encore. Je le sais. J'en suis consciente. Mais je n'ai jamais dit que j'étais dans le pire cas qui soit ! Juste que ma situation, j'en souffre. Que ce soit pour un premier, un deuxième, un troisième, un vingt-quatrième : perdre un bébé qui grandissait en soi est douloureux. A des degrés différents, probablement. Mais ça reste douloureux.

Et, la pire de toutes à mon sens : c'était même pas un bébé ! ... Je crois que les personnes qui disent cette phrase ne se rendent pas compte deux secondes de ce qu'elles disent ! C'était même pas un bébé... 

Laissez-moi exprimer quelque chose que, je crois, un nombre incalculable de femmes vivent. Il y a d'un côté, la froideur implacable de la biologie. Et de l'autre, le coeur d'une mère en devenir. 

Bien sûr, du point de vue purement scientifique, l'embryon n'est pas encore un bébé. Le foetus non plus d'ailleurs. Mais du point de vue du coeur d'une mère, l'embryon est un bébé à l'instant-même où elle voit le test de grossesse positif. Dès lors, elle visualise le bébé, elle l'investit de tout son coeur, elle l'aime déjà. Elle sait qu'il grandit en elle, elle lui parle intérieurement, elle le voit déjà grand, elle s'imagine en train de le câliner, elle le voit vivre. Elle envisage déjà les moments où son ventre sera bien visible, elle radieuse et charmée de voir son ventre bouger au rythme des mouvements de son bébé. Tout simplement, elle est déjà maman. 

Et dans une fausse-couche, il n'y a que la couche qui soit fausse. La douleur, elle, est vraie, brutale, violente. La perte est un gouffre immense, et vivre une fausse-couche, c'est entamer un travail de deuil, qui peut prendre plus ou moins de temps selon les personnes. 

En ce qui me concerne, j'ai failli sombrer dans la dépression. Je n'avais qu'une envie, dormir toute ma journée, m’enivrer de sommeil pour oublier que ce que j'étais en train de vivre était vrai, pour ne plus ressentir la douleur pendant le temps où je dormais. Je me sentais vide, lessivée, déchiquetée. Je n'étais plus que l'ombre de moi-même. Je me levais le matin, faisais de faux sourires pour faire semblant d'aller bien, puis je retournais me coucher, disant que j'étais fatiguée, mais la vérité, c'est que j'étais déprimée et que je me sentais seule au monde. Mon bébé (pas mon embryon, non, mon BEBE, celui que j'avais eu en moi et que j'avais projeté, celui que j'avais aimé autant qu'un coeur de maman peut aimer), mon bébé m'avait quitté, les copines ne comprenaient pas ce que je vivais, mon mari, qui avait été triste que cette grossesse soit terminée, en tant qu'homme qui n'a pas vécu cet événement au-dedans de soi, qui n'a pas eu les tripes arrachées, qui n'a pas vécu le déluge sanglant plusieurs jours durant, avait déjà tourné la page et ne voyait pas combien je souffrais. Je me sentais complètement délaissée. Entourée, mais tellement peu comprise, peu entendue, que j'étais recluse dans ma tristesse, seule à affronter cette détresse.

J'ai fini par me relever, parce que je suis quelqu'un d'éminemment positif et que j'ai compris que m'enfermer dans la souffrance ne me rendrait pas mon bébé, et j'ai cru que ma vie s'écroulait lorsque, quelques mois plus tard, j'ai fait ma deuxième fausse-couche. La douleur a été encore plus vive, je crois, et cette fois-ci, je me suis enfermée dans ma douleur, toute seule. J'ai éteint mon téléphone portable, décroché mon fixe, et me suis enfermée dans ma maison sans plus aucun contact avec l'extérieur pendant plusieurs jours. Je ne voulais plus entendre ces phrases bateau que les autres lancent sans y penser, sans savoir, en voulant faire du bien, mais en faisant finalement plus de mal qu'autre chose. 

C'est à cette époque que j'ai rencontré des filles formidables. Je suis allée sur internet. Je suis allée discuter avec des femmes qui vivaient la même chose que moi. Un groupe s'est constitué. On s'est épanchées, on s'est raconté les choses, brutes, telles qu'on les vivait. On s'est fait du bien en se disant nos douleurs, et aucune de nous n'aurait pensé à amoindrir les douleurs des autres, parce qu'on se comprenait. Tout simplement. Nous avons remonté la pente peu à peu, chacune à son rythme, et ces personnes, que je ne connaissais que par ordinateur, sont devenues des amies. J'en ai rencontré certaines en vrai, d'autres non, mais une chose est sûre, c'est qu'elles ont été mon meilleur soutien pendant cette seconde épreuve. Elles ont été là pour moi, aussi, lors de ma troisième fausse-couche deux mois plus tard. Et elles sont encore là aujourd'hui. 5 ans après. Dans quelques jours, nous fêterons les 5 ans de notre rencontre virtuelle, et quand j'ai des douleurs, des difficultés, ou des bonheurs à partager, je sais qu'elles sont là. Et je tâche d'être là aussi pour chacune d'elles. 

C'est à elles que je dédie cet article, elles qui ont été ma bouée au milieu de mon océan de désespoir, elles qui m'ont ramenée à bon port, elles dont je n'oublierai jamais le bien qu'elles m'ont fait.

Je le dédie aussi à toutes ces femmes qui ont entendu, un jour ou l'autre, "c'est pas grave, c'était même pas un bébé !". 

Il y a des moments dans la vie où il faut savoir se taire. Ne pas vouloir agir à tout prix. Juste écouter, entendre la douleur même si on ne la comprend pas. Offrir son épaule à l'autre pour lui permettre de pleurer. Rester présent en silence, en respectant la douleur de l'autre, sans essayer de la comprendre et sans la juger. 

Je terminerai cette petite note sur un poème qui, pour moi, résume tout :


Lorsque je te demande de m'écouter
et que tu commences à me donner de bons conseils,
alors tu ne fais pas ce que je t'ai demandé.
Lorsque je te demande de m'écouter
et que tu te mets à me dire pourquoi je ne devrais pas me sentir ainsi,
alors tu piétines mes sentiments.
Lorsque je te demande de m'écouter
et que tu penses devoir faire quelque chose pour régler mes problèmes,
alors tu me laisses tomber,aussi étrange que cela paraisse.
C'est peut-être pour cela que la prière aide certains,
car Dieu est muet et ne donne pas de bons conseils ni n'essaye d' "arranger" les choses.
Il ne fait qu'écouter et nous laisse prendre soin de nous-mêmes.
Alors s'il te plaît, écoute-moi seulement,
et si tu veux dire quelque chose, sois patient.
Ensuite, je te le promets, je t'écouterai.
Anonyme, cité dans "Aucune rencontre n'arrive par hasard", K. Pollak.

jeudi 8 mai 2014

Evil dead, de Sam Raimi (1981)


Ca y est, j'ai enfin vu le film Evil Dead, dont j'avais tant entendu parler. Le film "culte" de Sam Raimi - réalisateur notamment de la trilogie Spider-Man ou du Monde Fantastique d'Oz.

Cinq jeunes adultes se rendent sur leur lieu de vacances. A l'époque, Internet n'existe pas et aucun n'a pu voir la maison avant d'aller sur place, mais ils sont ravis, ils ont fait une affaire, le prix de la location était vraiment intéressant. 

Seulement voilà. Quand ils arrivent, après être passés sur un pont de bois tellement vieux qu'il s'écroule à moitié sur leur passage, il se fait que la maison est une vieille cabane en bois qui semble à peine tenir debout, qu'elle est complètement isolée au milieu des bois, et, ils ne le savent pas encore, mais elle est entourée d'une forêt hantée par une force malveillante - que nous, spectateurs, avons déjà eu l'occasion de voir à l’œuvre pendant leur trajet. Lors de leur première soirée, ils réveilleront sans le vouloir de mauvais esprits qui tenteront de prendre possession d'eux par tous les moyens. 

"Join us !", ces mots résonnent de bout en bout, comme sonnant le glas pour ces 5 personnes... 

Bon. Soyons honnête. Le film a vieilli, et quand on le regarde avec nos yeux d'enfant gâté qui n'ont connu que les films aux effets spéciaux élaborés, ça fait un peu drôle. La décomposition des démons, notamment, n'est pas sans rappeler les effets de Chapi-Chapo... ce qui prête plus à sourire qu'à être pétrifié. Pareil, on sent que les façons de filmer ont beaucoup évolué. On peut voir à plusieurs reprises des gros plans sur les yeux des personnages, qui aujourd'hui paraissent vraiment too much !

Dans le scénario, beaucoup d'incohérences, que ce soit dans les comportements des personnages ou dans la logique même des événements. 

Une petite maison isolée dans les bois, la nuit, des bruits à la cave dont la trappe s'ouvre toute seule, et dans laquelle ils trouvent un grimoire dont la couverture est faite, selon eux, de peau humaine, des incantations pour réveiller les esprits dont il est question dans le fameux grimoire, puis une jeune femme va dans sa chambre, et là, elle entend des voix glaçantes qui viennent de dehors... réaction ? Elle sort ! Bah oui. Seule, en pleine nuit, dans cette ambiance pas du tout inquiétante, elle sort ! Sans lampe, sans rien. Et elle s'éloigne de la maison. Oui. Elle fait ça. Bien sûr, il lui arrive des bricoles ! 

 
A un autre moment, un des personnages est possédé par un démon, s'ensuit une bagarre sanglante qui se termine en maîtrisant le démon... Et une des jeunes femmes s'en va... dormir !! J'avoue que ça m'a un peu fait penser à Red is dead (La cité de la peur), quand la jeune femme s'en va prendre sa douche toute guillerette, alors que Youri vient de décimer sa famille ! 

Dans la logique des événements, certains personnages sont à peine blessés par les démons, et ils se transforment en démons presque instantanément. D'autres mettent beaucoup plus longtemps. D'autres encore sont complètement ensanglantés, assommés, plus tout à fait conscients... mais ne se transforment pas en démons ! 

Bref. Pas mal de choses pas très logiques à mon sens. Mais en même temps, ce sont ces petites incohérences qui font tout le charme de ce vieux film. Et puis, j'ai lu que c'était un film à petit budget, qui avait été tourné avec les moyens du bord, uniquement avec des amateurs, et pour un film amateur, il faut quand même admettre que c'est un sacré calibre. Enfin, malgré toutes les incohérences et tous ces petits détails qui font sourire, on arrive à trembler, à frissonner, et malgré nous on retient notre souffle, on se demande ce qui va bien pouvoir suivre, quand ça va enfin s'arrêter, on n'en peut plus, on est quand même drôlement tenus par tout ce qui se passe, les multiples attaques des démons qui inlassablement reviennent à la charge, et le jour qui ne se lève jamais ! Aaaah ! On n'en peut plus ! Et quand, enfin, tout semble terminé... eh bien ! Tout n'est pas terminé ! Au moment où l'on s'y attend le moins, un rebondissement de dernière minute vient nous achever ! 


On ressort de ce film essoufflé, et contents que ce soit enfin terminé ! Pas parce que c'était nul, sûrement pas ! Mais belle et bien parce que, bien que pas mal de petits détails nous fassent rire, ce film reste quand même angoissant et effrayant. Je n'en ferai, pour ma part, pas un film "culte", mais je peux concevoir que certains l'aient vu ainsi à l'époque - ou que d'autres, plus pointus que moi en cinéma, puissent encore le considérer comme tel aujourd'hui.

Une nouvelle version de ce film est sortie en 2013. La même histoire avec des moyens modernes, j'imagine que cela doit valoir le coup d'oeil...

jeudi 1 mai 2014

Le cow boy gentil avec un drôle d'accent... Barcella, 28 avril 2014 au Pan Piper

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Début février, on achète les billets et on soupire en pensant qu'avril, c'est déjà bien loin, mais alors FIN avril, n'en parlons même pas ! On a juste l'impression qu'on n'y arrivera jamais ! Et puis un jour, on se réveille et on se remémore le concert vécu la veille, et on croit rêver en se rendant compte que c'est déjà passé ! Alors, on se prend à méditer sur l'élasticité du temps, concept qui tend à faire penser qu'une soirée de concert se déroule dans un espace-temps qui lui est propre, où les minutes juste avant le concert s'égrainent à une lenteur consternante, alors que celles pendant le concert s'envolent à peine écloses... 

Heureusement, ce soir, l'attente dehors est ponctuée de joyeux moments, et nous amorçons déjà notre cure de jouvence lorsque nous apercevons Barcella à travers les vitres, qui nous fait de grands sourires et vient même, à un moment, nous encourager à nous échauffer pour être prêts pour le concert. Nous trouvons la plaisanterie charmante, rions de bon cœur, mais nous nous apercevrons plus tard que ce n'était pas une blague ! On aurait dû s'échauffer ! Les concerts de Barcella, c'est sportif ! Le seul artiste pour lequel il est recommandé de faire des étirements à la fin !

Enfin arrive le moment tant attendu, l'ouverture des portes. Avec joie, nous arrivons à atteindre le premier rang ! Passent une première partie - que j'adore (Brothers, on en parle ICI sur le blog), puis une deuxième première partie déconcertante (Dimoné, on en parle ICI), et enfin arrive Barcella ! Contrairement aux deux précédents concerts auxquels j'ai assisté, celui-ci se passe debout, ce qui est une vraie délivrance pour moi : s'affranchir de ces fâcheux fauteuils, qui, à mon avis, n'ont aucune raison d'être à un concert de Barcella pour une personne en bonne santé, est une question de bon sens ! Et comme d'habitude, ce concert de Babar est un enchantement d'un bout à l'autre !

http://www.barcella.fr/Il débarque sur scène tout en légèreté, comme monté sur des ressorts à coussins d'air. Le public s'enflamme immédiatement, il faut dire que les préliminaires furent longs, Barcella sait se faire désirer ! Il apparaît cette fois encore dans un accoutrement qui, sur n'importe quel autre humain, serait ridicule, mais qui reflète tellement la poésie et la fantaisie de cette belle âme, que sur lui, c'est juste d'un onirisme fantasque en telle harmonie avec ce qu'il dégage que personne ne songe seulement à émettre des doutes sur cette façon de se vêtir. Quant à sa barbe, qu'il porte touffue, elle ne fait que rajouter à son excentricité et à la douceur de ses traits. 

Sa voix si caractéristique, au timbre peu commun, et à l'accent rémois si particulier qui ouvre tous les sons et amplifie cette sensation d'avoir à faire à une personne gentille, cette voix emplit la salle et s'infiltre directement dans nos cœurs, nous apaisant, comme une dose de bonne humeur en intraveineuse. Ses chansons s'enchaînent, celles du dernier album et des plus anciennes, et le charme opère. Cet homme est magnétique. Les hommes comme les femmes, les enfants comme les vieux et les moins vieux, tout le monde est fasciné par ce personnage unique dont, quoi qu'il fasse, émanent gentillesse et affabilité. Il a comme une aura qui nous enveloppe de douceur. Il porte en lui ce je ne sais quoi qui attire irrésistiblement les regards et les coeurs. 

Ses musiciens lui ressemblent, tous portent la gentillesse sur leur visage, c'est une joyeuse équipe de belles personnes. Thomas Nguyen, le pianiste au bérêt, Marcel Ebbers, le contrebassiste aux lunettes de soleil, Mathias Neiss, le batteur de jazz qui porte dans son regard toute la bonté du monde, et Julien Gaujon, le guitariste-trompettiste élégant, toujours très classe, tout de noir vêtu, avec chaussures et cravate blanches, et son borsalino vissé sur la tête. Tous sont ravis d'être là, ça se voit, ça se sent ; voilà une joyeuse bande de complices qui s'éclatent et qui contribuent à cette avalanche de joie qui nous ensevelit tout entiers.

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Barcella, lui, s'amuse, virevolte, entraîne son corps dans des mouvements improbables qui n'appartiennent qu'à lui et m'amènent parfois à me demander s'il ne serait pas un peu mutant, dans le genre invertébré, tant ses déhanchements et contorsions se font tout en souplesse et en facilité. 

Son charmant vieux tabouret d'école l'accompagne cette fois encore, et il ne lui sert pas qu'à s'asseoir, c'est un compagnon de scène à lui tout seul. Il grimpe dessus, s'en sert de tremplin ou de marche pour monter sur les décors. C'est un acrobate, notre Babar, et c'est avec un délice amusé qu'on assiste à sa façon dynamique, légère et spontanée d'évoluer sur scène, dans une chorégraphie qui n'a rien de figé, mais qui est simplement l'effet de la musique sur son corps. Mais c'est également l'accessoire qui sert la générosité de Barcella : il l'emporte avec lui, descend de scène avec et va se planter au beau milieu de la fosse pour que, même les gens qui sont derrière puissent profiter de sa proximité. C'est un des aspects récurrents de ses spectacles : Barcella aime faire plaisir, alors il reste proche de tous et cherche à apporter de la joie par tous les moyens. Quand il voit un appareil photo, loin de s'offusquer, il le prend en main et se filme, filme la scène, les musiciens, le public, puis rend l'appareil à son propriétaire ravi !

Le concert nous voit beaucoup les mains en l'air, comme toujours, car si Barcella aime donner de la joie, il aime qu'on lui offre en retour ce petit plaisir simple qu'il demande régulièrement lors de tous ses concerts : "est-ce que je peux voir toutes vos mains en l'air ?". Et on s'exécute sans hésiter, parce qu'avec tout ce qu'il nous donne de joie, on a juste envie de lui en rendre un peu, à hauteur de ce qu'on est aptes à lui offrir.

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Mais voilà notre troubadour mis à mal. Dans son désir de faire rire, il plaisante avec le petit garçon accoudé sur scène, lui interdisant, sur un ton faussement sévère, de garder ses coudes sur la scène. Puis il lui décoche son sourire si large qui nous séduit tous. Sauf que le petit garçon n'a pas compris que c'était une blague, il retire ses coudes et a l'air aux abois. Barcella s'en rend compte et lui explique en riant que c'était une plaisanterie, puis il continue de chanter. Toutefois, il s'inquiète vraiment de ce petit bonhomme qui finit par libérer les larmes qu'il a difficilement contenues, et Barcella est sincèrement ennuyé d'avoir déclenché ce flot d'émotions tristes, lui dont le but dans la vie doit être d'apporter du bonheur et du soleil dans nos vies ! Il jettera alors des regards désolés et confus à la maman du petit, redira plusieurs fois à l'enfant que c'était juste une blague et lui enverra des sourires et des clins d'oeil jusqu'à être sûr que ça va mieux. Parce que, sous ses airs d'extra-terrestre, Barcella est humain. Un humain rare, précieux, doté d'une joie de vivre, d'une générosité et d'une gentillesse hors du commun.

Le Barcella est taquin, il s'éclate et ne nous laisse pas à l'écart, il nous vanne, nous oblige à une gymnastique à laquelle nous nous soumettons bien volontiers, bien qu'on le regrette amèrement quand on se retrouve mi-pliés en deux, les cuisses qui brûlent, révélant des muscles dont on ignorait l'existence jusque là, mais souriant (jaune) quand même parce qu'il peut nous faire faire ce qu'il veut, Barcella, on ne peut pas lui en vouloir, c'est presque un gourou que l'on suit aveuglément !

http://www.barcella.fr/Et sur scène, ses chansons prennent vie de façon complètement insolite. Le CD est chouette, il nous a plu, on l'a déjà écouté en boucle et on connaît certaines chansons par cœur. Et pourtant, à chaque fois c'est une redécouverte, les chansons prennent une toute autre teinte quand on le voit chanter à quelques mètres de nous et que l'on reçoit de plein fouet toutes les émotions qui ont forcément été amenuisées par le filtre de l'enregistrement sur le CD. Ici, les chansons vivent, on se prend à avoir les larmes aux yeux sur certaines, et à rire sur d'autres auxquelles on est déjà habitués. C'est notamment le cas de la chanson "Le Suicide", qui nous a amusés sur CD, mais qui prend vraiment tout son sens, et toute son ampleur, par le complet décalage entre ce petit zébulon aérien et extravagant qui transpire la joie de vivre par tous les pores de sa peau, et ce qu'il chante ! Un vrai régal !

Pendant le concert, une jeune femme profite d'un interstice pour réclamer la chanson Queue de Poisson. Barcella lui dit gentiment que ce n'est pas prévu. Mais la demoiselle est têtue. Elle la demande à nouveau quelques minutes plus tard. Puis encore. Et encore. Et encore. Las, Barcella, sans se départir de son sourire, mais laissant de côté toute idée de tact, lui fait comprendre qu'il la trouve pénible. Mais, fi ! L'effrontée continue. Barcella poursuit son spectacle sans s'offusquer, et, à la fin, contre toute attente, il offre, grand seigneur, sa chanson à la jeune femme. Et c'est alors que survient un moment surréaliste. La péronnelle, toute confiante, arrive devant la scène, dansant et tâchant de prendre des poses lascives, sûre du charme qu'elle exerce. 
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Barcella, bonne âme, l'invite à le rejoindre sur scène, et là, elle semble se sentir au sommet de sa gloire. Elle se trémousse, prend des expressions inconvenantes, se frotte à Barcella qui la repousse gentiment tout en continuant de chanter sans se laisser déconcentrer. Il finit par descendre de scène et l'encourage à poursuivre sa malheureuse parade nuptiale, ce qu'elle fait sans aucun embarras, devant un public circonspect. Barcella la rejoint alors pour nous offrir un sketch incroyable, qui n'a probablement pas été prémédité et qui prend vie peu à peu sous nos regards médusés, les réactions oscillant entre la grinçante moquerie et l'amusement gêné, moment dont la subtilité échappe probablement à la demoiselle, mais dont nous ne pouvons que nous délecter bien malgré nous. Abasourdis, nous assistons à une représentation improvisée de la chanson qu'il continue de chanter, et ils deviennent pour nous - et bien malgré elle - les personnages de la chanson ! *** Pour ceux qui ne la connaissent pas, je vous invite vivement à l'écouter pour vous rendre compte ! *** Certains jubilent, d'autres se lancent des regards gênés. Voilà cette importune prise à son propre piège, et qui continue pourtant son show, manifestement persuadée de son pouvoir de séduction. Barcella, à la fin de la chanson, la serre dans ses bras comme pour s'excuser de ce qui vient de se passer. 

C'est sur cette queue de poisson inattendue que se termine ce concert époustouflant.

Il y a eu, bien sûr, un après-concert, où Barcella et son aura de gentillesse nous ont rempli de douceur et de joie pour toute la semaine et plus encore. Il est charmant, il prend le temps de discuter, ne montre aucun signe d'impatience, il est juste adorable. Une très belle personne. 

Nous avons l'occasion, aussi, de parler à chacun de ses musiciens, tous aussi patients, aimables et généreux les uns que les autres.

Barcella chante une chanson qui parle de... viande... et qui, dit-il, "devrait être remboursée par la Sécurité Sociale" : mais ce sont ses concerts tout entiers qui devraient être remboursés par la Sécu ! Barcella et ses musiciens : voilà 5 personnes qui font vraiment du bien ! A suivre, assurément ! Pour ma part, les places sont déjà prises pour le Trianon le 5 novembre prochain !


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