samedi 19 avril 2014

Le concert


Nous y voilà ! Ca y est, on y est !! Je l’attendais depuis si longtemps ! Perdue dans mes pensées, le regard vide, je suis assise par terre, dans le froid, armée de patience, de mon blouson et d’un petit sac bandoulière contenant juste l’essentiel : mon portable, un feutre, et, surtout – surtout ! – mon billet !

Prête à affronter des heures d’attente dans les intempéries qui malmènent actuellement la région, je n’ai peur de rien. Ce soir, M passe dans mon village ! C’était tellement inespéré que je n’ai pas voulu y croire tout de suite quand j’ai lu l’information dans la gazette d’ici. M dans notre petite salle des fêtes ! Incroyable ! Et pourtant vrai ! Quand j’ai su qu’il allait passer, j’étais persuadée qu’il était déjà trop tard, que tout le monde ici s’était déjà rué à la mairie pour obtenir une place. Défaitiste, j’ai composé en tremblant le numéro de la mairie. Et c’est sur un ton exaspéré que Jeannie, la secrétaire, m’a répondu que la billetterie n’était pas encore ouverte. Il faut croire que je n’étais pas la première à appeler. Je me rendais bien compte que cela devait être pénible pour Jeannie de devoir le répéter sans arrêt et j’en étais sincèrement désolée pour elle, mais au fond de moi, je bouillonnais : la billetterie n’était pas encore ouverte !! Le concert ne risquait donc pas d’être complet ! Je sautillais intérieurement comme extérieurement, je me sentais pétiller, crépiter, éclater, et j’avais envie de rire. J’avais encore une chance d’avoir des places ! Prête à tout pour les obtenir, je me suis déplacée en personne à la mairie le jour de l’ouverture de la billetterie. Je savais que les places seraient en vente à partir de 14h, mais j’y suis allée une heure plus tôt. Je ne voulais laisser aucune place au doute : ces places, il me les fallait !

Nos billets en poche, je ne tenais plus en place. Je tournais, je virais, je virevoltais, mon cœur sautillait de joie, j’ai eu beaucoup de mal à m’endormir ce soir-là, rien que d’imaginer que, 6 mois plus tard, je verrais M dans mon village, tout près de moi ! Puis, au milieu de toute cette jubilation, j’ai eu comme un haut le cœur en m’imaginant tout au fond de la salle. J’avais beau savoir qu’elle était toute petite et que, même au dernier rang, je ne serais pas bien loin de mon chanteur, pourtant, mon cœur s’est serré à l’idée de ne pas être juste devant la scène. Placement libre debout… Cela laissait tout présager ! Après ce bref moment d’angoisse, je me suis reprise : j’étais déterminée à tout faire pour obtenir cette place au premier rang.

Puis, péniblement, ces six longs mois se sont traînés. Je ne parle même pas des derniers jours… et de ces dernières heures ! Jamais le temps ne m’a paru avancer si lentement, les pieds englués dans des semelles de plomb. Mais ça y est, le jour est arrivé !

Ce matin, je me suis levée très tôt. Tellement hâte ! Tellement peur de ne pas atteindre ce premier rang tant convoité ! J’avais mis mon réveil – sait-on jamais – mais bien entendu j’étais réveillée bien avant qu’il ne se manifeste. Je ne tenais plus en place et ai fini par me lever, nerveuse déjà. La journée s’est étirée, indolente et parfaitement indifférente à mon état de nerfs. Désireuse de faire écouler les minutes plus vite, j’ai essayé de mettre autant de temps que possible à enfiler mes vêtements – déjà choisis depuis des semaines – à me maquiller, à me coiffer. Pourtant, malgré toute la bonne volonté dont j’ai fait preuve, cela n’a représenté qu’une infime partie de ma journée, et il me restait encore de longues heures à endurer avant de me mettre en chemin pour la salle. J’ai finalement décidé de me mettre en route beaucoup plus tôt que prévu. Je tournais en rond chez moi, j’essayais en vain de m’occuper les mains et l’esprit. Rien n’y a fait. Je me sentais nerveuse, tendue, je n’avais qu’envie de courir partout en hurlant pour calmer mes nerfs ! Alors, j’ai décidé de sortir.

L’air froid m’a saisie dès que j’ai eu mis le nez dehors, et je dois bien avouer que cela a quelque peu radouci ma nervosité. Pour autant, j’ai marché d’un bon pas, ce qui était ridicule, je m’en rendais compte, parce que la salle des fêtes n’est qu’à quelques centaines de mètres de chez moi, et que le concert n’aurait lieu que dans plusieurs heures. Quand une pluie fine s’est mise à ruisseler et à transpercer mon anorak, j’ai regretté de n’avoir pas pris de parapluie, mais je me suis bien vite rassurée en pensant à l’embarras qu’il m’aurait causé pendant le concert.

Et maintenant, m’y voilà. Depuis des heures j’attends là. Je crois que le revêtement du sol a dû imprimer l’empreinte de mon postérieur tant j’y ai pris racine. Olivier m’a rejointe, m’a regardée mi-amusé, mi-attendri, et m’a demandé si je ne voulais pas aller faire un tour pour me dégourdir les jambes. Mais je n’ai pas bougé, et je ne bougerai pas tant que les portes ne seront pas ouvertes, ce qui devrait maintenant arriver dans quelques minutes. Les gens ont commencé à arriver il y a une petite heure environ, et – sournoisement je l’avoue – j’ai lancé des regards amusés et gentiment moqueurs : j’étais la première, à moi la primeur d’entrer dans la salle, et tant pis pour eux ! Je me repens de ces pensées égoïstes, mais je ne pouvais les empêcher d’affluer dans ma tête. Au fur et à mesure que le temps passe, je sens mes nerfs se remettre en boule. J’ai beau savoir que ma place au premier rang en plein milieu de la scène est presque certaine, je ne me sens pas rassurée pour autant. Et si je tombais et me faisais doubler ? Et si les gens couraient pour me dépasser ? Et si je n’arrivais pas à me relever, tant mes jambes sont engourdies d’être restée assise ici pendant des heures ? Secouant la tête, je suis en train de balayer ces idées farfelues en m’obligeant à souffler fort pour évacuer la nervosité qui s’accumule en moi, quand je perçois comme un léger mouvement dans la foule. Je me retourne au moment où j’entends la clef tourner dans la serrure. Ca y est, ils ouvrent les portes ! Olivier me tend la main pour m’aider à me relever, mes jambes sont un peu douloureuses, mais je ne m’en fais pas : tout va bien se passer, maintenant. Tout est bien.

Comme sur un nuage, j’avance en ayant l’impression de flotter, jetant tout de même quelques œillades par derrière pour être sûre que personne ne cherche à nous doubler. Mais ce n’est pas le cas, les gens restent calmes, et c’est en toute quiétude et le cœur léger que j’atteins ce premier rang tant désiré. Je peux poser mon blouson sur l’avant de la scène, je garde mon petit sac en bandoulière, et j’attends. Les minutes s’étirent, mais comme nous sommes dans une très petite salle, il n’y a pas de première partie, et le concert devrait commencer à peu près à l’heure. Je me retourne régulièrement pour vérifier que la salle se remplisse bien, et c’est le cas. Très vite, elle est bondée et me semble pleine. On entend des conversations animées çà et là, des personnes qui commencent à taper dans leurs mains et à crier « allez » pour encourager M et ses musiciens à se montrer. J’écarquille les yeux, je ne veux pas louper l’arrivée de mon chanteur.

Et le voilà. Travaillant son entrée, il prend place sur scène dans un savant jeu de lumière, et commence à chanter. Mon corps reprend vie. Transportée de joie, je crie, je chante, je tape des mains et des pieds, je me laisse complètement aller. Tous ces mois à attendre, et voilà ! Tout se passe comme je l’ai rêvé tant de fois ! La musique s’insinue en moi, petit à petit, puis m’imprègne toute entière, je me sens presque voler, la joie m’emporte complètement, cette sensation grisante s’empare de moi et c’est comme si plus rien n’existait de moi que la légèreté, le cœur pétillant et l’euphorie.

Puis, subrepticement mais sûrement, je sens comme un mouvement de foule. Brusquement, je me retrouve poussée vers l’arrière. Sans parvenir à m’expliquer comment ni pourquoi, je me sens repoussée, refoulée, chassée presque de ce premier rang que j’affectionne tant. Déjà, mes mains ne peuvent plus atteindre la scène, et des dos qui me semblent immenses se referment devant moi. Petit à petit, on me bouscule, et je recule. J’ai l’impression que mes pieds ne font aucun mouvement, et pourtant je bouge : je me retrouve de plus en plus éloignée, et surtout de plus en plus paniquée. Des gouttes de sueur perlent sur mon front. Que se passe-t-il ? Comment se fait-il que je sois soudainement aussi loin de cette place que j’avais défendue bec et ongles ? Aussi distante que possible de cette place convoitée pendant des mois ? Je l’ignore. Un mur de dos semble se rire de moi, je ne vois plus rien et n’entends plus que difficilement ce qui se passe sur scène. Autour de moi, tout se trouble. Les applaudissements des autres spectateurs semblent s’estomper, ralentir. Je les entends bourdonner en moi, et ils résonnent dans tout mon corps qui se met à trembler. Olivier n’a pas l’air de s’être aperçu que je ne suis plus là, il ne s’est pas retourné. Tout tourne autour de moi, je me sens sombrer. Ma tête s’alourdit, je dois sortir, sans quoi je risque de m’effondrer. Je considère la salle qui m’entoure et m’avise que de lourdes portes se trouvent juste à ma gauche. Alors, le pas traînant et la vue brouillée par les larmes qui commencent à s’inviter,  je me dirige vers ces issues. Avec difficulté, je tire sur la poignée, et me retrouve soudainement poussée à l’extérieur. Derrière moi, la porte claque. Je suis sur le trottoir. Je grelotte, je n’ai pas pu récupérer mon manteau. J’ai froid, mais ce qui est encore plus terrible, c’est ce froid interne qui me prend, comme un glaçon insidieux qui se forme en moi, prend de plus en plus de place, et me consume de l’intérieur. Je suis tellement déçue, tellement frustrée. J’en pleure de rage. Je décide d’avancer, de toute façon il ne sert à rien de rester là. Je tape des pieds, je serre les poings et les dents, et j’avance. Coûte que coûte. Soudain, devant moi, une autre porte s’ouvre sur le trottoir. Quand elle se referme, je n’en reviens pas, elle laisse place à un M lumineux. Je crois rêver ! Reniflant, j’essuie mon nez sur le revers de ma manche, puis, ahurie, j’ouvre les yeux bien grands. M est là, qui me sourit ! Derrière moi, j’entends des pas précipités. Je me retourne à peine pour apercevoir que c’est Olivier qui me rejoint. Lui aussi est éberlué de voir M ici ! Alors, je me dirige avec assurance vers lui, je lui rends son sourire et lui explique tout le bien que je pense de lui et de ses chansons. Il m’écoute avec attention et beaucoup de bienveillance. Je n’arrive pas à croire que je puisse avoir tant d’assurance pour parler à une personne que j’admire tant, et devant laquelle je devrais me sentir muette de timidité ! D’un seul coup, je me rappelle que j’ai toujours mon sac bandoulière sur moi, et, dedans, mon portable ! Je lui demande l’autorisation de prendre une photo, ce qu’il accepte avec une bonhomie  sereine. Et, pas peu fière, je me campe à côté de lui, confiant mon portable à Olivier, qui, ravi de me faire plaisir, prend plusieurs photos à la suite ! Puis M s’excuse et m’explique que son public l’attend, là, à l’intérieur, et qu’il doit y retourner, même s’il a été ravi de partager ces quelques instants avec nous. Je me sens prête à partir d’un coup en combustion spontanée ! Il m’envoie un dernier sourire, un clin d’œil qui me fait fondre sur place, et retourne à l’intérieur, rejoindre ses musiciens sur scène.

Redescendant tout doucement sur Terre, je décide de repartir à la maison avec Olivier. Je me sens légère et heureuse, comme enivrée par ce qui vient de se passer. Tremblants mais heureux, nous rentrons chez nous, Olivier lance nonchalamment son blouson sur une chaise du salon, puis nous nous laissons tomber, vidés, sur le canapé. S’ensuit un moment de douce euphorie pendant lequel aucun de nous ne parle, absorbés que nous sommes dans nos rêveries, nous repassant en boucle cette rencontre extraordinaire que nous venons de faire !

Puis bien sûr, me tirant de ces douces pensées, l’envie me prend de voir les photos qu’Olivier a faites de M et moi ! Me redressant d’un coup, j’attrape mon portable et ouvre la galerie de photos. Ce que je vois alors me sidère. Olivier a pris une dizaine de photos. De moi. De moi seule. De M ? Point ! Sur ces clichés, je suis souriante et penchée comme si je me rapprochais de quelqu’un, mais à côté de moi, personne ! Je passe et repasse les photos, mais il n’y a pas de doute possible : j’y apparais absolument seule ! Tremblante, la colère grondant malgré moi, je lève les yeux vers Olivier. J’ai envie de lui hurler dessus, de lui reprocher son manque de discernement : pourquoi prendre des photos de moi quand M est déjà parti ? Mais dans son regard, je ne lis que l’incompréhension. Il semble aussi perdu que moi. Il attrape mon portable de mes mains et fait défiler les photos à toute vitesse. Pas une seule ne fait figurer M.  Olivier bafouille, dit qu’il est sûr, pourtant, d’avoir pris les photos au bon moment ! Pour ma part, je me sens sombrer dans une sorte de sourde hystérie.

Mon cœur bat à tout rompre, je suis sur le point d’exploser… quand soudain je me réveille en sursaut, le cœur cognant fort contre ma poitrine. Mes yeux fixent le plafond, je suis dans mon lit et j’essaie de retrouver mes esprits… Puis, parvenant enfin à retrouver le contexte dans lequel je me trouve, je me lève en bondissant : vite, à la douche pour effacer ces vilaines sueurs froides de la nuit ! Pas de temps à perdre : le concert de M dans mon village, c’est ce soir !

3 commentaires:

  1. Tu es trop forte ! j'ai eu l'impression de vivre ce moment avec toi !

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  2. Comme mon rêve est joliment écrit , merci mon Auré ! Comme dirait quelqu'un que l'on commence à connaître de mieux en mieux : Touchée ...

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