jeudi 24 avril 2014

Là-bas...

Là-bas, là où les rivières coulent librement, où les forêts ont encore de la place pour regarder le temps passer sereinement, où le vert est la couleur dominante, où les hommes et la nature vivent encore un tant soit peu en harmonie, là-bas, il y a un petit village, sorte de micro-monde parallèle qui s'insère dans le paysage sans le défigurer. Un ensemble de maisons de vieilles pierres, quelques petits commerces traditionnels et une mairie d'un autre temps. Les personnes que l'on y croise paraissent calmes, sereines, heureuses d'évoluer dans la douceur de cette petite bulle hors du monde.

A la sortie du village, on peut distinguer une maison entourée de fleurs et de sapins, et en s'approchant, on s'aperçoit qu'elle est faite de pierre de taille et porte le nom de son constructeur gravé à même la pierre. Un escalier extérieur mène à la porte d'entrée donnant sur un balcon qui court sur deux pans de la maison. Si l'on sonne à la porte, un vieil homme jovial ouvrira, et l'on entendra, derrière, une voix un brin ronchon demander sèchement qui vient les déranger.

A l'intérieur de la maison, le temps semble s'être arrêté au milieu des années 80. Le décor n'a pas changé depuis. Dans la grande cuisine familiale, la même faïence bleu ciel vous accueille autour de cette longue table qui ne reçoit plus guère aujourd'hui que quelques rares invités de temps à autres. Ce n'est plus très propre, à l'intérieur, la poussière s'est déposée sur les bouquets de fleurs en tissu qui se sont un peu décolorées avec le temps, les prospectus se sont entassés autour du vieux poste de radio gris, et le balai a de plus en plus de mal à atteindre les coins de la pièce. 

Les enfants n'aiment pas trop aller dans cette demeure devenue un peu austère ; ils n'entendent pas les rires qui se sont incrustés dans les murs de la maison, ne voient pas les joyeuses parties de cartes qui s'y sont jouées ni les menthes à l'eau qui s'y sont partagées. Ils ne savent pas trop quoi raconter à cet homme et cette femme du temps jadis qu'ils ne connaissent pas bien, mais qui ont pourtant tellement de joie à les voir et ne tarissent pas de tendres mots à leur sujet. Ils n'ont pas dans le coeur tous ces étés passés, sous leur regard aimant, à fabriquer des cabanes sous le grand chêne au fond du jardin, à tracer des circuits dans la terre pour y faire rouler des petites voitures, à attraper des sauterelles pour les regarder vivre quelques jours dans une bouteille percée de trous et emplie d'herbe fraîche avant de les relâcher dans leur accueillante nature, ou à se balancer sur la très haute balançoire en fermant les yeux face au soleil pour que se dessinent, derrière les paupières closes, des sortes de labyrinthes noirs sur fond orange vif.

Le vieil homme, pourtant, a gardé son regard espiègle et son âme d'enfant. Du haut de ses presque 92 ans, il garde l'oeil vif et l'esprit rieur, et, quand on lui demande comment il va, il répond d'un joyeux "comme un jeune !". Car c'est un homme drôle, qui a toujours aimé faire des blagues aux autres, et ne compte pas laisser l'âge le stopper dans ce qui le met en joie. Alors il continue à taquiner, à dire des bêtises pour amuser les autres, à mettre du rire dans sa vie. Et quand sa femme, fatiguée de ses problèmes de santé, vous raconte ses propres soucis ou ceux des autres, qu'il a déjà entendus cent fois, il ne l'écoute pas et préfère observer, en riant de bon coeur, les parties de cache-cache organisées par les enfants qui finissent toujours par se sentir à l'aise dans cet univers protégé. S'il le pouvait, il courrait volontiers avec eux. 

A défaut de courir, il se déplace tranquillement vers le bric à brac de son sous-sol. Quand on y entre, on est saisi par cette odeur douceâtre, mélange de renfermé et d'humidité qui nous fait atterrir directement au plein coeur de ces étés où le garage était le lieu de passage obligatoire pour se rendre au jardin ou aller chercher des glaces au moment du goûter. Aujourd'hui, il est rempli de paille, d'osier, de ronces et de pierres. Parce que cet homme est un artiste. De ses mains, il tresse la paille, l'osier, les ronces pour en faire des paniers, des cache-pots ou des panières à pain. Et il taille la pierre avec habileté pour en faire naître des motifs variés. Il montre ses oeuvres, partage sa joie de créer. Son épouse, elle, aimerait qu'il vende ses créations pour arrondir leurs fins de mois, mais lui n'est pas intéressé par l'argent. Son salaire, c'est le bonheur qu'il a à créer. Elle raconte que, "dans le temps", il avait commencé une école de taille de pierres à Paris. Il avait remporté un premier prix et a tout de suite été repéré pour son talent. On lui a dit que s'il poursuivait son école, il obtiendrait bientôt une médaille d'or de la taille des pierres. Mais lui, les louanges et les médailles, il n'en avait que faire ! Tout ce qu'il voulait, c'était vivre de son art, et dans un environnement qui lui soit plus agréable à vivre. Alors, il a laissé derrière lui Paris et ses promesses de gloire, et il est venu vivre de sa passion dans ce petit coin reculé, loin de l'agitation de la ville, avec la femme qu'il aimait. 

Et c'est peut-être bien ce choix qui a fait de lui cet homme toujours serein, parce qu'il a choisi de vivre en accord avec lui-même, de vivre ses rêves sans se préoccuper de ce que pourraient en dire les bien-pensants. 

Et, tout au long de ces années, il n'a jamais cessé d'aimer sa femme. Il n'était pas rare, ces étés-là, qu'il ait un geste tendre envers elle, il lui déposait son gilet sur les épaules quand il la voyait frissonner, lui passait son bras autour du cou ou lui caressait gentiment le dos. Aujourd'hui, il n'a rien perdu de cette tendresse, il est toujours aussi prévenant avec elle, et c'est avec un oeil attendri qu'il lui remet en place ses cheveux ébouriffés par une petite sieste, qu'il a le souci de savoir si elle se sent bien, qu'il lui parle doucement et qu'il lui passe un bras sur les épaules. Malgré les années et la vieillesse qui sont passées par là, malgré leur air bien moins vaillant qu'à l'époque de cette magnifique photo de mariage au sous-sol sur laquelle on pouvait les prendre pour des acteurs de cinéma, ils sont toujours là l'un pour l'autre, il a gardé cette tendresse pour elle et son regard l'enrobe de douceur. Je crois qu'au fond de lui, il la remercie encore et la remerciera toujours du sacrifice qu'elle a fait, en abandonnant, pour l'amour de lui, son Paris natal pour venir s'installer dans cette campagne qui, pour elle, n'était autre qu'un lieu de vacances dans lequel elle n'aurait jamais imaginé passer sa vie. 

La parenthèse se referme. Tout en gardant un oeil dans le rétroviseur pour voir mes grand-parents devenir plus petits au fur et à mesure que nous nous éloignons, nous quittons ces temps anciens pour revenir vers la vie trépidante de la grande ville. Mais comme à chaque fois que nous nous y rendons, nous repartons avec au coeur la conviction rassurante qu'il existe encore dans ce monde des petits endroits protégés où l'on peut rencontrer, au détour d'une nature verdoyante, des personnes au grand coeur qui ont su faire vivre leurs rêves ou porter à bout de bras ceux de la personne qu'ils aimaient.

3 commentaires:

  1. Très beau texte, Aurélie, très émouvant, vraiment.
    J'adore aussi bien son contenu que le style avec lequel tu l'as écrit <3
    Catherine

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  2. Très bien écrit....on s'y voit .....et ça me parle tout ça !!
    Bravo Aurélie
    Claire

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  3. Merci pour vos commentaires, les filles !! :)

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