dimanche 27 avril 2014

Au détour du chemin...

C'est alors que je suis interpellée par une petite route qui me fait face. Alors que j'avais prévu de tourner sur la droite, je m'engage, comme happée par cette voie mi-goudronnée, mi-sablonneuse. J'ignore ce qui me pousse là, je n'ai rien à y faire, et pourtant, c'est comme si je me sentais appelée. A mesure que j'avance, les alentours de la route deviennent plus verts, les arbres sont plus nombreux et, au bout de quelques centaines de mètres, semblent former une arche au-dessus de ma tête. Ça sent l'herbe et la terre mouillées. Au travers du feuillage, je distingue quelques éclats de lumière ; le soleil rend les jeunes feuilles quasiment translucides, donnant aux arbres un aspect presque irréel.

Je m'enfonce de plus en plus sur cette route qui, progressivement, opère sa métamorphose. Ce n'est déjà plus une route, plutôt un chemin qui se resserre. Je roule plus lentement, je sens à la fois l'enthousiasme qui m'étreint face à la vue qui s'offre à moi, et la peur qui s'insinue à mesure que la route devient étroite. Je n'ai croisé aucun autre véhicule, tout au plus deux ou trois promeneurs avec leur chien. Tous m'ont observée avec un air étonné, et j'ai presque cru distinguer dans leur regard une sorte de crainte teintée de respect, à moins que ce ne soit ma propre peur qui prenne l'assaut de mon imagination.

Pourtant, rien ne m'arrête, je poursuis toujours, malgré l'angoisse grandissante. Au pied des arbres se trouvent maintenant des ronces qui empiètent sur la route, et le ciel s'obscurcit, laissant régner une ambiance oppressante. Alors que, tout à l'heure, le chant des oiseaux m'apaisait, maintenant je tends l'oreille pour essayer d'entendre à nouveau ce son rassurant, mais c'est tout juste si j'entends, au loin, le coassement des corbeaux.

Soudain, au détour d'un virage, je la vois.

Elle est là, majestueuse, ses murs clairs et baignés de soleil se découpant nettement sur le fond du ciel sombre empli de nuages gorgés de pluie prêts à éclater.

J'arrête la voiture, et, sans pouvoir quitter des yeux cette vieille chapelle en ruines, je sors du véhicule. Mes pieds avancent tout seuls contre ma volonté, mais le pouvoir d'attraction de la chapelle est trop grand. J'avance. Mes petites tennis en toile légère sont maintenant trempées par l'humidité retenue dans les hautes herbes entourant l'édifice. N'y prêtant aucune attention, je continue de m'approcher. Je contourne le bâtiment, le cœur battant, pour me retrouver là où, il y a des centaines d'années, les gens du peuple venaient prier. Mes mains sont moites et j'ouvre la bouche pour rendre ma respiration moins difficile. 

Comme hypnotisée, je me dirige vers le mur du fond. Quand je suis tout près, j'y appose mes deux paumes bien à plat, je ferme les yeux et, instinctivement, je colle ma joue et mon oreille droites sur le mur. Et tout à coup, je me sens aspirée, projetée dans un autre temps, le vertige me saisit tout entière. Mes oreilles bourdonnent et j'ai l'impression que mon corps tournoie dans le vide, et je sombre sans pouvoir me raccrocher à quoi que ce soit pour stopper le mouvement. Des images défilent devant moi, je visualise tout ce qui a fait l'histoire de cette chapelle, la gloire de son édification, les joies qu'elle a servies, les temps heureux où elle a servi de refuge aux personnes pieuses, les grandes fêtes et l'espérance dans les moments difficiles, puis, soudainement, l'orage qui éclate sans prévenir, le seigneur mauvais qui a pris le pouvoir du village, les exactions qu'il a commises, un homme sans foi ni loi qui a entraîné la chute du village, le malheur de ses habitants, et, dans leur sillage, la mort de la chapelle. Je ne vois plus que des mares de sang, et n'entends plus rien d'autre que les cris, les hurlements des gens torturés par le cruel seigneur.

Brusquement, je prends conscience que mes propres cris se mêlent à ceux déchirants que j'entends encore, mes yeux se rouvrent comme électrisés, je suis en nage, haletante, le cœur battant, les jambes flageolantes. Dans un effort surhumain, je déploie toute l'énergie dont je suis capable pour m'arracher à cette paroi qui renferme et transmet toutes les souffrances dont elle a été témoin, et, trébuchant mille fois, je cours comme je peux jusqu'à ma voiture.

Je démarre en trombe, recule précipitamment et replace la voiture sur la route, puis je roule à tombeau ouvert sur le petit chemin étroit. Je me rends compte que je n'ai pas fait demi-tour ; l'envie me prend de revenir en arrière, mais je me laisse terrasser par ma peur, et abandonne cette idée. Tant pis. Je roule droit devant, sans jamais regarder dans mon rétroviseur, et sans savoir où je vais.

Au bout d'un temps qui me paraît une éternité, je débouche soudainement sur une voie fraîchement bétonnée, au beau milieu d'un lotissement de maisons neuves. Sûrement surpris de voir un véhicule débouler à cette allure dans leur petit îlot de tranquillité, les riverains me lancent des regards noirs. Je leur adresse un sourire désolé, et, sans demander mon reste, je file, heureuse d'avoir retrouvé le monde moderne...

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