vendredi 28 novembre 2014

Une page se tourne, mais l'histoire continue !

Ce soir, alors que je ne réalise pas encore tout à fait qu'elle est partie, je me sens comme un vague à l'âme, comme une espèce de nostalgie. On dit que, quand on s'apprête à mourir, on voit défiler notre vie sous nos yeux. Là, je m'apprête à faire le deuil d'une présence chaleureuse, rayonnante et bienveillante auprès de moi chaque après-midi dans ma classe, et ce n'est pas ma vie que je vois défiler, mais les souvenirs de tous ces moments qui ont vu naître notre amitié. Oh, elle n'est pas partie bien loin, et je sais qu'on se reverra très vite - pas plus tard que demain, d'ailleurs ! - , mais elle me manque déjà ! Une partie de mon âme est un peu grise, ce soir, en pensant que ça y est, tout cela est derrière nous, maintenant. On essaie toujours de profiter un maximum, et puis, quand c'est terminé, on se reproche de ne pas en avoir assez profité ! L'humain est ainsi fait... Mais je ne vais pas pleurer longtemps, car le positif de cette histoire, c'est que j'ai gagné une amie, et ça, ça n'a pas de prix !

Partage du petit texte que je lui ai écrit, et lu aujourd'hui... 

A l'école, un jour de novembre 2012, est arrivée une petite jeune femme charmante et souriante. J'étais à mi-temps et elle ne travaillait pas dans ma classe, alors au début, on s'est surtout croisées. Si j'avais su, alors, ce qu'elle allait devenir pour moi, je n'aurais pas perdu de temps !

Mais, alors, je ne me doutais de rien, et j'ai passé un an dans la même école, sans savoir le trésor à côté duquel je passais !

Et puis, 2013 est arrivée, E. a intégré ma classe, et S. l'a suivi. C'est alors que j'ai découvert que, derrière ce sourire éclatant, il y avait aussi un grand cœur, une gentillesse infinie et un sens du partage illimité. De petits bavardages en longs échanges, de petits récits du quotidien en grandes confidences, le lien s'est développé avec une facilité déconcertante. Un matin, je me suis levée, et j'avais au cœur comme une évidence : S. n'est pas simplement une AVS qui travaille l'après-midi dans ma classe, elle est bien plus que ça : elle est mon amie ! Dès lors, la joie de la voir chaque jour s'est faite plus forte ! Ce n'est pas donné à tout le monde de travailler avec une amie dans sa classe ! J'ai alors profité de chaque instant partagé avec elle, sachant que le temps nous était compté.

S., je veux te dire combien j'ai aimé t'avoir dans ma classe, combien j'ai apprécié chacun de nos échanges, combien j'ai apprécié ton soutien dans les moments difficiles et ton rire complice dans les moments joyeux !

Merci, S., merci pour tout, et merci à la Vie de m'avoir permis de rencontrer une AVS, ce qui signifie... une Amie Vraiment Superchouette ! 

Comme tu l'as dit, notre amitié ne se termine pas avec la fin de ton travail ici, mais sache que, toi partie, c'est un rayon de soleil qui disparaît de mon quotidien. Tu vas me manquer !

dimanche 16 novembre 2014

"I'm sensitive, and I'd like to stay that way..."

 Il est des personnes foncièrement bonnes. Prêtes à rendre service. Prêtes à donner, prêtes à se donner. Prêtes à se dévouer aux autres, à les aider, qu'elles les connaissent ou non : aider une personne âgée à marcher dans la rue, aider un enfant chargé à porter ses affaires, ramasser un papier dans la rue pour le déposer à la poubelle. Prêtes à distiller de petites attentions discrètes mais appréciables chaque jour. Des personnes qui s'émerveillent facilement et profitent de chaque petite joie de la vie comme si elle était un grand bonheur. Des personnes dont le choix de vie premier est de sourire à la vie et aux autres. Des personnes qui pensent que plus elles distribuent de sourires, plus les sourires se répandront et prendront leur envol pour inonder le monde. Des personnes souvent discrètes. Des personnes que les autres apprécient de voir, parce qu'ils savent qu'ils peuvent toujours compter sur elles pour avoir le sourire, être serviables et faire en sorte qu'ils se sentent bien. Des personnes qui sont tellement positives et souriantes que l'on a toujours l'impression qu'elles vont bien. D'ailleurs, c'est ce qu'elles répondent, invariablement, quand on leur demande comment elles vont : bien, toujours et irrémédiablement bien.

Et pourtant. 

Pourtant, il arrive que ces personnes soient fatiguées. 

Fatiguées physiquement.

Fatiguées moralement.

Il arrive qu'elles en aient marre de donner, toujours donner, et de ne pas recevoir de considération en retour. Parce qu'elles donnent tellement que les autres s'y habituent et ne pensent plus à dire merci. Les autres considèrent normale l'attitude affable de ces personnes et oublient, sinon de rendre, du moins de porter attention à ce que ces personnes donnent. Elles ne sont pas fatiguées de donner : c'est leur mode de fonctionnement, leur valeur, leur énergie, et elles n'envisagent pas un instant de faire autrement. C'est leur souffle de vie. Elles sont juste fatiguées, parfois, d'avoir l'impression que les autres considèrent comme un dû ce qu'elles leur donnent.

Fatiguées parce que, après s'être occupées de tout dans un dossier, elles se rendent compte qu'on a oublié de leur demander leur avis pour l'étape cruciale. Parce que, quand elles ont rendu service, on ne leur a pas dit merci. Parce que, quand exceptionnellement elles ont demandé à être relayées, elles ne l'ont pas été - pire, elles ont été critiquées parce qu'elles voulaient arrêter. Parce qu'à force de tant donner aux autres, elles s'oublient elles-mêmes. Parce que, après avoir pensé à une attention toute particulière pour une personne, elles se rendent compte que, dans le même temps, l'autre personne a agi de façon complètement égoïste sans penser un seul instant à elles. 

Il faut que je vous dise une chose. 

Sourire, donner, partager, c'est leur carburant. Mais, quand on a ce genre de carburant, on ne peut pas ne pas avoir de cœur. Ces personnes-là ont bien souvent un cœur gros comme ça et sont d'une grande sensibilité. Et c'est là leur écueil. 

Car beaucoup de choses les touchent plus que de raison.

Des choses qui ne marqueraient pas particulièrement le commun des mortels, peuvent les bouleverser. Les uns et les autres partagent le même monde, mais des émotions d'intensité différente. 

Je vais vous dire autre chose. Bien souvent, les personnes sensibles aiment l'être.  Elles rêvent que leur sensibilité soit contagieuse et que le monde s'apaise pour mener à une vie plus sereine pour tous. Elles aiment sourire, elles aiment donner, elles aiment partager... et elles adorent s'émouvoir pour de toutes petites choses. Mais en contrepartie, parfois, elles sont blessées par des paroles anodines ou non, des actes, des gestes qui sont totalement inconcevables dans leur mode de pensée. Mais pour rien au monde elles ne voudraient rendre leur sensibilité. 

Faites attention à ces personnes. Elles vous apportent beaucoup. Mais elles sont sensibles... et elles adoreraient le rester.


"I was thinking that I might fly today
Just to disprove all the things you say
It doesn't take a talent to be mean
Your words can crush things that are unseen

So please be careful with me, I'm sensitive
And I'd like to stay that way.

You always tell me that is impossible
To be respected and be a girl
Why's it gotta be so complicated?
Why you gotta tell me if I'm hated?

So please be careful with me, I'm sensitive
And I'd like to stay that way.

I was thinking that it might do some good
If we robbed the cynics and took all their food
That way what they believe will have taken place
And we'll give it to anybody who has some faith

So please be careful with me, I'm sensitive
And I'd like to stay that way.

I have this theory that if we're told we're bad
Then that's the only idea we'll ever have
But maybe if we are surrounded in beauty
Someday we will become what we see
'Cause anyone can start a conflict
It's harder yet to disregard it
I'd rather see the world from another angle
We are everyday angels
Be careful with me 'cause I'd like to stay that way"
Jewel - visible ici.

 

vendredi 14 novembre 2014

Samba, d'Eric Toledano et Olivier Nakache - 2014

Ca y est, j'ai enfin vu Samba. Et j'en suis ressortie à la fois enchantée et extrêmement troublée. 

Samba, incarné par le sémillant Omar Sy, est un sans-papier, qui vit en France depuis dix ans, et vient d'être enfermé dans un centre de rétention. Viennent le voir Manu, jouée par Izia Higelin, et Alice - une Charlotte Gainsbourg d'une très grande justesse - , membres d'une association d'aide aux sans-papiers, qui vont essayer de le sortir, d'abord du centre de rétention, ensuite de cette situation bancale s'il en est. 

La suite, je ne vous la raconte pas, il faudra aller voir le film, mais l'ensemble m'a énormément touchée.

J'ai lu des critiques très négatives sur ce film, disant qu'il faisait l'apologie de l'immigration clandestine, ou encore qu'il revenait sur un sujet déjà vu et revu, ou bien qu'il ne fait l'objet que de clichés.

Pour ma part, j'ai vraiment aimé ce film, qui m'a ébranlée à plusieurs égards.

D'abord, parce qu'Omar Sy et Charlotte Gainsbourg sont, individuellement, des acteurs que j'apprécie beaucoup ; Omar Sy et son sourire gigantesque et si vrai, cette espèce d'aura qui se dégage de sa personne ; Charlotte Gainsbourg, si belle et touchante ; et leur réunion à l'écran a quelque chose de vraiment bouleversant, surtout dans ces rôles inversés : la frêle Charlotte, fragile, presque translucide, qui incarne un personnage marqué par la vie et qui expliquera son mal-être, face à l'imposant Omar, immense, d'une carrure impressionnante ; elle, triste et sombre, et lui, jovial et rieur malgré sa situation. Et pourtant, c'est elle qui, au-delà de sa délicatesse, peut l'aider à sortir de ses problèmes. 

Ensuite, parce qu'il y a cette situation inimaginable. En réalité, le mot est mal choisi : bien sûr que si, on peut l'imaginer, on peut même la voir, au jour le jour, puisqu'il s'agit d'une situation qui existe réellement pour des milliers de personnes. Et c'est là que, pour moi, les gens qui disent que tout cela n'est que cliché n'ont pas reçu de ce film ce qu'il y avait à recevoir. Je lis sur Allociné : "Eric Toledano explique que sa volonté n'était pas d'aborder le côté politique du sujet mais seulement de mettre "des visages sur des statistiques" ce qui, comme il le précise, "permet au spectateur de découvrir par des personnages et leur quotidien, un monde que souvent il ne connaît pas autrement que par le débat public et les médias. Et à partir de là, cela peut lui donner matière à réfléchir différemment". " Et en ce sens, en ce qui me concerne, l'objectif est atteint. 

Personne ne peut dire qu'il ne sait pas ce qu'il se passe. Mais, pour ma part, ce film a mis des visages sur ces anonymes dont on parle aux infos. Il m'a, tout simplement, humanisé ces personnes. Et il a profondément touché une partie de moi qui s'est révoltée, qui a crié à l'injustice, et qui s'est mise dans une colère noire. Je suis ressortie de la salle de cinéma en me demandant comment on en était arrivés là. Comment des êtres humains pouvaient faire subir cela à d'autres êtres humains. Comment des hommes pouvaient être suffisamment arrogants pour se croire supérieurs à d'autres, au point de les refuser sur leur territoire, de les parquer comme des bêtes, de les mépriser, de les voir comme des sous-hommes bons à accepter des emplois dont eux-mêmes ne voudraient pas, puis de les jeter ensuite quand ils n'ont plus besoin d'eux. 

Ne nous méprenons pas : je n'ai pas découvert la situation. Bien sûr que ce film ne m'a rien "appris". Bien sûr que l'on "sait". Mais il aura au moins eu le mérite de me montrer une partie de ce que vivent réellement ces personnes (une partie seulement, parce que j'imagine qu'il y a malheureusement encore plus difficile dans la réalité), et voir cela de cette façon a été violent pour moi, c'est le moins que l'on puisse dire. Cela m'a remuée et m'a - disons-le clairement - fait honte. Honte de cautionner cela. Car, en ne faisant rien pour que cela change, on cautionne la situation, qu'on le veuille ou non. L'idée peut déranger, mais si l'on est objectif et honnête avec soi-même, on ne peut la nier. Savoir que des personnes risquent leur vie pour venir en France, et qu'arrivés là, ils sont accueillis de cette façon ! Rien que l'idée me donne la nausée.

Je pense que les personnes qui disent de ce film qu'il fait l'apologie de l'immigration clandestine se trompent. En aucun cas "Samba" ne prône les faux papiers et la clandestinité ; il en montre, au contraire, toute la cruauté pour les personnes qui s'y voient entraînées. En fin de compte, il montre juste une réalité à laquelle sont confrontées des milliers de personnes au quotidien. Et, si l'on réfléchit bien, il montre surtout à quel point notre système, en quelque sorte, encourage la clandestinité. Je ne veux pas passer pour une soixante-huitarde, mais je ne crois rien inventer en affirmant que c'est bien l'interdit qui crée le contournement. Comment des êtres "humains" peuvent à ce point avoir peur d'autres êtres humains au point de leur refuser la dignité, au point de les regarder mourir à petit feu, empêtrés dans leurs difficiles conditions de vie, au point de les pousser à vivre la peur au ventre à chaque minute de chaque jour.

Je suis sûre que l'on me reprochera mon côté ingénu, et que l'on me rétorquera qu'il faut bien réguler tout ça, qu'on ne peut pas laisser tout un chacun vivre aux crochets de la société... Je répondrai juste que je ne préconise pas de leur permettre de vivre aisément sans rien faire, mais que je suis persuadée qu'en cherchant bien, on peut trouver un juste milieu entre "tout leur donner", et "les considérer comme des sous-humains". Je précise également, car cela me semble utile de le dire, que je ne parle pas "politique" ici, je me contente de regarder les choses d'un point de vue simplement "humain".

Je sais bien que j'ai un côté "utopiste", mais franchement... est-ce interdit de rêver d'un monde où les êtres humains seraient moins égoïstes ? Et où des personnes ne pourraient décemment pas permettre que d'autres se trouvent dans des conditions si précaires ? Je pleure intérieurement, je pleure en pensant que l'on puisse être assez abjects et inhumains pour oser donner le choix entre une vie extrêmement difficile chez nous, et une vie extrêmement difficile chez eux - voire, la mort assurée pour certains au retour dans leur pays.

Voilà tout ce que ce film a remué en moi. Je crois qu'il m'a particulièrement touchée parce que justement, je suis en pleine tombée des nues ces derniers mois, et qu'il ne vient jamais que mettre une pierre de plus à l'édifice de perplexité qui se dresse en moi au fur et à mesure de prises de conscience plus ou moins douloureuses.

A côté de ça, Samba est - aussi - une comédie, et l'on rit beaucoup... D'autant plus que, comme la situation ne prête pas à rire, je crois qu'il y a une sorte de décharge émotionnelle à chaque passage "un peu" drôle, qui nous pousse à rire franchement pour nous libérer de la dureté de ce qui précède... Franchement, allez le voir. C'est un vrai beau film.

mercredi 15 octobre 2014

Ressusciter, de Christian Bobin

Je viens de refermer le plus beau livre que j'aie jamais lu.

Dans ma vie de lectrice acharnée, j'ai lu des centaines de livres, certains extrêmement bien écrits et qui gardent une place particulière dans mon cœur. Mais là, sans aucun doute possible, j'ai découvert le plus beau d'entre tous. 

La semaine dernière, au détour d'une conversation qui n'avait absolument rien à voir avec la lecture, une amie, d'un seul coup, se lève en me disant qu'elle va me prêter un livre qu'il faut absolument que je lise. Elle est sûre et certaine qu'il va me plaire. Elle me l'apporte, le regard gourmand rien qu'à repenser à tout ce qu'elle y a lu. Elle me le confie comme un trésor, les yeux pétillants, et me redisant combien il va me plaire. 

Rien que le titre me parle : "Ressusciter". Ce n'est pas que je sois spécialement portée sur la réincarnation, mais, je ne sais pas, je trouve ce mot puissant, et porteur de plusieurs sens qui me ravissent. J'emporte le livre et, le soir-même, alors que je viens d'en commencer un autre deux jours avant, je décide de jeter un œil, comme ça, juste pour voir de quoi il retourne. Je ne me doute pas encore que je vais plonger dans une écriture d'une beauté absolue qui va m'émerveiller au point que j'oublierai tout ce qui m'entoure à chaque fois que je mettrai le nez dedans. Et que le livre que je viens de commencer devra attendre que j'aie fini celui-ci avant d'attirer mon attention à nouveau !

Je n'ai plus pu quitter ce livre un instant. Bien sûr, tard le soir, j'ai fini par avoir les yeux qui brûlaient et j'étais bien obligée de le refermer pour dormir un peu. Bien sûr, le lendemain matin, j'ai bien dû aller travailler. Mais ce que je veux dire, c'est que ce livre m'a accompagnée tout du long, il m'a attirée comme un aimant, en partant de la maison le matin, j'avais l'impression d'y laisser un trésor, et le soir, je n'avais de cesse que de me replonger dedans. Ce délice n'a pas duré longtemps car, bien entendu, je n'ai pas eu besoin de beaucoup de temps pour le lire. Mais son charme a opéré en moi comme la plus douce des magies, et les mots qu'il contient m'ont tellement enchantée qu'ils continuent de m'accompagner, et continueront à résonner en moi très longtemps. 

Alors, allons au cœur du sujet : de quoi parle ce livre ?
De la vie. De la beauté de la vie. 
Et sûrement pas de réincarnation. 
Pourtant, il est bien question ici de ressusciter.
Mais ce n'est pas le sujet du livre.
C'est son effet.

Oui, mais l'histoire ? Le héros ?
Il n'y en a pas. Le héros de cette histoire, c'est la beauté de la vie.

Habituellement, je dois avouer que je ne suis pas très friande des livres "sans histoire". Des centaines de pages contemplatives où rien ne se passe, ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. Mais là... je l'ai bu comme du petit lait. Ce livre est un recueil de considérations sur la vie, de petits récits d'anecdotes et de détails saisis au quotidien dans de toutes petites choses sans importance. Ce regard porté sur la vie m'a fait penser à la fraîcheur des enfants, qui s'émerveillent sur de petits détails jugés comme futiles par nous, les adultes, qui, blasés, ne les regardons plus.

Christian Bobin saisit ces détails et les décrit avec un langage que les amoureux de la langue française comme moi ne peuvent qu'aimer. Il raconte l'oiseau sur sa branche, le soleil qui se reflète dans sa flaque d'eau, ou encore les pétales de roses tombés sur un livre qui se trouvait juste à côté du vase où elles étaient disposées. Il raconte aussi des anecdotes de son enfance, ou de brefs moments partagés avec des proches. Il parle aussi de foi, avec pudeur et délicatesse. Tout ce qu'il raconte est beau, doux et lumineux.

J'aimerais partager quelques extraits, pour donner un ordre d'idée, mais j'ai du mal à choisir, il me faudrait recopier le livre, tant tout ce qu'il écrit est tout simplement beau... Alors, comme je ne peux me décider, j'ouvre le livre au hasard et vous recopie ici quelques lignes de ce texte, sans aucune appréhension, car je sais que, quelle que soit la page où j'ouvrirai ce livre, j'y trouverai de belles phrases : 

"Le soleil parlait si clairement ce matin que, si j'avais pu prendre en note ce qu'il disait, j'aurais écrit le plus beau livre de tous les siècles." 
(Je pense que finalement, il a dû réussir à prendre quelques notes, car nous ne sommes pas loin, ici, du plus beau livre de tous les siècles !)

"Les feuilles tombées du tilleul se recroquevillent comme un cœur se resserre autour du souvenir de ce qu'il a perdu."

"Combien de temps le rouge-gorge a-t-il joué sous mes yeux ? Deux secondes, peut-être trois - et cela a suffi pour qu'avec son bec il attrape une maille de mon cœur et, en s'envolant brusquement, défasse toute la pelote pour l'emmener dans le ciel où je me découvrais soudain rêveur."

"Tout ce que je sais du ciel me vient de l'étonnement que j'éprouve devant la bonté inexplicable de telle ou telle personne, à la lumière d'une parole ou d'un geste si purs qu'il m'est soudain évident que rien au monde ne peut en être la source."

Et aussi, un paragraphe qui m'a touchée de plein fouet tant il dit avec justesse des choses que je pense et ressens au plus profond de mon être :
"La terre se couvre d'une nouvelle race d'hommes à la fois instruits et analphabètes, maîtrisant les ordinateurs et ne comprenant plus rien aux âmes, oubliant même ce qu'un tel mot a pu jadis désigner. Quand quelque chose de la vie les atteint malgré tout - un deuil ou une rupture - , ces gens sont plus démunis que des nouveaux-nés. Il leur faudrait alors parler une langue qui n'a plus cours, autrement plus fine que le patois informatique."

Il me faut pourtant arrêter, car je pourrais recopier le livre entier tant j'en ai aimé chaque mot. J'ai juste envie de dire MERCI à Christian Bobin pour cette merveille, pour cet immense bonheur de lecture et de vie ! MERCI à mon amie qui me l'a fait découvrir ! Et ZUT, il va bien falloir que je le lui rende !! Mais j'irai l'acheter, un tel ravissement doit absolument figurer dans ma bibliothèque !

dimanche 12 octobre 2014

L'indicible...

Comment surmonter la perte d'un enfant ? Une question à laquelle aucune maman au monde ne devrait être confrontée. C'est pourtant à cette question que va devoir répondre la maman d'un de mes élèves. Elle avait trois enfants. Un grand, né polyhandicapé, qui venait de fêter ses 9 ans, et deux plus jeunes : celui du milieu, 5 ans, que j'ai eu en classe pendant deux ans, et le plus petit, 3 ans, que j'ai cette année dans ma classe. 

Ce vendredi matin, une amie de leur famille est venue me voir, une personne dont j'ai eu également un fils dans ma classe il y a deux ans. La voyant, je l'ai accueillie d'un joyeux "bonjour !", je suis toujours ravie de revoir des parents d'anciens élèves qui prennent le temps de venir me saluer. Mais à peine avais-je fini d'envoyer mon enthousiasme, que j'ai senti que quelque chose clochait. La femme me regardait d'un air ennuyé, partagée entre la volonté de répondre à ma joie, et celle de remplir la "mission" pour laquelle elle était vraiment là ce matin-là. Et elle m'a annoncé la terrible nouvelle. Le grand garçon, polyhandicapé, venait de mourir, dans la nuit. Et donc, les garçons ne seraient pas à l'école ce jour-là. 

Cela m'a fait l'effet d'une implosion extrêmement brutale. Je savais que cet enfant était polyhandicapé. Je ne l'avais jamais vu, sinon par des photos que la maman m'avait montrées. Pour ainsi dire, je ne le connaissais pas. Et pourtant, que peut-on ressentir à une telle annonce ? Je connais la famille. Le papa. La maman. Et les deux petits frères. Même si je n'ai jamais vu cet enfant, je sais que sa famille l'aimait profondément. J'ai vu, sur les photos, les deux garçons étreindre leur grand frère qui ne pouvait, physiquement, pas leur rendre leurs étreintes, mais on pouvait sentir, sur cette photo, tout l'amour qui en émanait. J'ai entendu les garçons parler de leur grand frère. C'était leur frère. Polyhandicapé, ne pouvant pas jouer avec eux comme n'importe quel autre enfant, mais c'était leur frère et ils l'aimaient. J'ai pensé à eux, et à leurs parents. Comment survivre après un tel coup de tonnerre dans son existence ? Peut-être bien qu'ils s'y étaient "préparés", peut-être bien qu'on leur avait annoncé dès le début qu'il ne vivrait pas longtemps. Pour autant, peut-on vraiment, réellement, "se préparer" à la mort de son enfant ? Je crois qu'avant tout, ils ont surtout profité du temps qu'ils ont partagé avec lui. Et ils ont bien fait. Ils lui ont apporté de l'amour et de l'attention. Ils l'ont accompagné. Et aujourd'hui leur est confiée la lourde, la douloureuse tâche, de se reconstruire, et d'accompagner leurs plus jeunes enfants dans cette perte innommable, cette perte à laquelle les deux petits n'arrivent pas à croire, cette perte à laquelle ils ne veulent pas croire. Perdre son grand frère, ce n'est pas possible, ça n'existe pas. Et pourtant...

Comment parler de la mort à un enfant ? C'est une question déjà suffisamment épineuse comme cela.
Comment parler de la mort d'un enfant à un enfant ? Voilà qui est encore plus complexe.
Comment parler à un enfant de la mort de son grand frère ? Comment ? Ce n'est même plus complexe, c'est terrible, ignoble, odieux et juste inimaginable.

L'après-midi de ce jour-là, les deux enfants sont venus à l'école. Ils avaient besoin d'air, qui était devenu irrespirable chez eux. Je ne peux que revoir le visage fermé et perplexe de ce petit bonhomme de 3 ans, qui semblait se poser des questions qu'un enfant de cet âge ne devrait pas avoir à se poser. 

J'ai demandé à mes élèves de dire des mots doux à la famille. Nous avons peint, et écrit pour les deux grands frères et pour leurs parents. Nous leur avons envoyé tout notre soutien de la façon la plus chaleureuse possible. Je sais très bien que rien ne viendra réparer leur perte, mais j'avais à cœur de témoigner de notre soutien, afin peut-être de leur apporter un peu de douceur dans cette blessure à vif, dans cette douleur à l'état brut.

Aujourd'hui, mes amis, je vous demande d'avoir une pensée pour cette famille qui doit faire face à l'horreur absolue de la perte d'un de ses enfants. Soyons en union de prière, amis croyants, pour cet enfant ainsi que pour sa famille. Amis non croyants, ayez une pensée pour accompagner cet enfant et sa famille dans ces moments si douloureux. Merci pour eux.

jeudi 28 août 2014

Les gens sont les gens, de Stéphane Carlier











 


Une psy qui s'ennuie autant dans son métier que dans son couple, une virée à la campagne pour échapper à ce quotidien devenu trop lourd à porter, et voilà un cochon en plein Paris, dans un appartement de la rue de Vaugirard ! 
Stéphane Carlier trace ici l'aventure excentrique de Nicole qui, perdant pied, se prend d'affection pour Foufou, voué à une triste vie qui devait le conduire directement à l'abattoir, au point de le ramener chez elle sans préméditation. 

Sous couvert d'une comédie loufoque, se cache une vraie analyse des personnages et la quête d'identité de chacun se trouve être au coeur de ce roman. La situation n'est finalement pas si dingue que ça, puisque l'auteur s'est documenté sur la question de l'adoption d'un cochon comme animal de compagnie et sur ses vertus apaisantes, le tout étayé par un lien donné en toute fin d'ouvrage (http://www.groingroin.org/site/) et qui sonne comme une blague... mais ça n'en est pas une, le site existe réellement ! 

On rit beaucoup face à des situations franchement cocasses, et on est pourtant touchés par ces personnages très humains. L'écriture est simple et efficace, l'auteur va droit au but sans se perdre dans des longueurs ennuyeuses. Voilà une excellente lecture qui fera passer de bons moments, un joyeux roman qui se lit en quelques heures à peine.


mardi 26 août 2014

Les brumes de l'apparence, de Frédérique Deghelt

Gabrielle, parisienne convaincue du bien-fondé de son mode de vie et de sa supériorité sur toute autre façon de vivre, dénigrant sans se cacher la vie à la campagne, reçoit un jour un coup de téléphone d'un notaire, qui lui annonce qu'elle hérite d'une vieille bâtisse au plein coeur de la France profonde. C'est sans grande conviction que Gabrielle se rend sur place pour voir la bâtisse en question, dans l'unique but de signer les paperasses au plus vite pour la mettre en vente, et elle est finalement retenue malgré elle sur les lieux pour une nuit. Cette nuit, qu'elle passe sur ses terres, connues dans le voisinage comme "terres des sorciers", et réputées hantées, lui feront vivre des choses étranges. Ceci, couplé à sa rencontre avec une tante dont elle avait toujours ignoré l'existence, et sa découverte perplexe de dons qu'elle a hérités de ses aïeux inconnus, va la plonger dans le renouveau d'une existence dominée par le paraître. Soudain, Gabrielle doit affronter des situations surnaturelles qui la dépassent. De rencontre en découverte, Gabrielle vit un revirement de sa vie, qui la mènera loin, très loin de ce qu'elle imaginait.

C'est d'abord l'illustration de la couverture qui a attiré mon regard vers cet ouvrage. Le titre, aussi, que j'ai trouvé à la fois beau et empreint de poésie. Le thème, également, qui peut en rebuter certains, mais qui me parle beaucoup. Le surnaturel, les dons inexplicables de certaines personnes, tout cela pour moi fait partie de l'extraordinaire de la vie et me passionne. Je suis en premier lieu entrée pleinement dans cette histoire. Je dois avouer que la narratrice, au début, représente tout ce que je n'aime pas : une personne imbue d'elle-même et de sa vie, sûre qu'elle vaut bien mieux que tous ces "péquenauds" de campagnards, et qui est persuadée que la culture du paraître est la meilleure qui soit. Elle présente des avis tranchés qui m'ont dérangée, mais j'ai trouvé intéressant, justement, de lire les mots d'une narratrice qui m'est antipathique. Et puis, au fil de ses découvertes, elle est devenue plus mesurée dans ses propos, et, petit à petit, plus agréable à suivre. 

L'écriture est très belle, j'ai beaucoup apprécié lire Frédérique Deghelt. En revanche, il y a beaucoup de choses qui m'ont dérangée. Au début du roman, elle utilise des citations très souvent - je ne parle pas des citations en chapeau de chaque chapitre, qui, elles, ne sont pas gênantes au contraire - mais bien des citations dans le corps du texte. Cela m'a rappelé un roman d'Amélie Nothomb que j'avais lu il y a bien longtemps et dont j'avais singulièrement détesté l'écriture que j'avais trouvée prétentieuse, et hérissée de citations très fréquentes, qui faisaient un peu "étalage de culture". Cependant, ici, cela est peut-être lié avec l'arrogance dont fait preuve la narratrice - bien que je n'en sois pas convaincue.

Par ailleurs, j'ai trouvé la maîtrise de la chronologie très approximative. Plusieurs fois dans le roman, j'ai dû relire des passages car je ne comprenais pas bien l'enchaînement des événements... et pour cause ! Une journée qui dure 48 heures, avec deux déjeuners et un dîner. Un dîner annoncé dans un restaurant et qui se transforme en soirée chez des amis sans aucune explication. Un voyage qui est censé durer de longues heures et qui n'en dure finalement que très peu... Je n'ai pas tout relevé, mais les incohérences temporelles et logiques m'ont souvent décontenancée.

J'ai ressenti de façon assez agressive l'avis de la narratrice (et de l'auteure ?) sur la religion. Sa façon de l'exprimer est très tranchée, elle a le droit de penser ce qu'elle veut, mais j'ai trouvé l'insistance assez lourde... D'autant que parfois, elle assène des opinions comme des vérités, disant que ses croyances à elle sont terriblement plus justes que celles de toute religion... et que, lisant ses croyances, je ne pouvais m'empêcher de voir à quel point elles étaient proches de celles de la religion - et donc loin d'être incompatibles comme elle a l'air de le dire. [Et je parle ici volontairement de "la religion" dans ce qu'elle a d'universel, car, sans connaître absolument toutes les religions de fond en comble, je pense qu'elles ont toutes certaines choses en commun, bien qu'interprétées différemment - mais je ne m'étalerai pas plus sur la question ici, ce n'est pas le sujet.]

Dans ce roman de quête de soi, existent de nombreux moments d'introspection, indispensables mais trop longs à mon goût, et cassant malheureusement le rythme de l'intrigue sans y apporter de réelle valeur.

Enfin, l'épilogue est catapulté d'un seul coup alors que de nombreuses questions restent en suspens et n'ont pas été exploitées (entre autres, une télé qui implose sans raison, des lettres de menaces anonymes dont on ne saura jamais la provenance, des études menées par des chercheurs qui n'aboutiront à rien...), et, soudain, sorti on ne sait trop d'où, arrive une conclusion téléphonée et dont on a l'impression que l'auteure s'est fendue parce qu'elle s'essoufflait à l'écriture de ce long roman et qu'il lui fallait une fin inattendue. Je salue l'interdiction qu'elle s'est probablement donnée de tomber dans la facilité d'une histoire d'amour entre deux protagonistes qui aurait paru courue d'avance ; toutefois, elle sombre dans l'apparition surprise, au dernier moment, d'un nouveau personnage sorti de son chapeau et qui, sans étonner personne, aura le rôle que l'on attend de lui au moment-même où son nom est mentionné pour la première fois. Dommage.

Malgré toutes ces déconvenues, j'ai pourtant apprécié le roman : le thème, l'écriture, l'évolution du personnage étaient autant de points forts du livre. Mais tout le reste me laisse au final une impression mitigée... 

lundi 25 août 2014

Repose en paix...

Voici un texte que j'avais écrit il y a un peu plus de deux ans... Il est toujours actuel dans l'idée générale qui le sous-tend - celle sur le fait de ne pas juger les personnes qui nous entourent - , et sur laquelle je compte faire un article dans les prochains jours... 


Depuis la rentrée, j'avais une atsem, un peu lente, pas toujours très dégourdie, mais très gentille. J'ai entendu un nombre incalculable de critiques sur elle... je devrais plutôt dire "jugements". Les gens assimilent souvent ce que FONT les autres à ce qu'ils SONT.

Il m'est arrivé de ne pas être satisfaite de ce qu'elle avait fait. Je lui ai toujours dit lorsque cela ne me convenait pas. D'autres préféraient ne rien lui dire, et ronchonner dans leur coin, la critiquer par derrière, et estimer que, si elle ne faisait pas son travail comme il faut (ou, du moins, comme ils l'attendaient), c'est qu'elle ETAIT paresseuse, incompétente, limitée, lente, etc.

Elle était lente, c'est sûr. Elle n'était certes pas la joie de vivre incarnée. Pour autant, les gens sont ce qu'ils sont, et, s'ils font un travail qui ne nous convient pas, cela ne les empêche pas d'être de bonnes personnes.

Et puis, un jour de mars, on a appris qu'elle était absente. Pour ma part, ma première réaction a été l'inquiétude. La dernière fois que je lui avais parlé, la semaine d'avant, juste avant de quitter mon travail, elle m'avait fait part de son moral en berne. Et j'ai su que la dernière fois qu'elle a vu ses collègues, elle n'a pas été traitée de façon très acceptable (sans rentrer dans les détails, elle a été méprisée). J'ai demandé de ses nouvelles régulièrement. Certaines personnes, que je me refuse à nommer ici parce que mon but n'est pas de les juger, m'ont laissé entendre que "pfff, de toute façon, elle s'arrête pour rien", etc. Je me suis permis de faire remarquer que je savais qu'elle n'était pas au mieux de sa forme, mais tout ce que j'ai obtenu en retour, c'est que de toute façon, elle n'était jamais au mieux de sa forme.

L'arrêt s'est prolongé, de semaine en semaine. Au bout de 3 semaines, on a appris qu'elle était à l'hôpital. Pour une leucémie.

Je ne veux juger personne, car je sais que chacun est tel qu'il est, avec ses propres souffrances, ses propres mécanismes de défense psychologique. Mais j'ai été choquée par certains propos. "De toute façon, c'est n'importe quoi, elle s'invente toujours des trucs, celle-là, je suis sûre qu'elle a juste fait des analyses de sang et qu'elle s'imagine qu'elle a une maladie grave, mais ce doit être des bêtises". Je me suis demandé comment on pouvait à ce point mépriser une personne, et mettre en doute une leucémie. Je veux dire, on ne parlait pas d'un rhume, là, on parlait d'une maladie grave. Je sais qu'il y a des malades imaginaires, mais de là à s'inventer une leucémie ?

J'ai demandé de ses nouvelles régulièrement. J'ai même pris son n° de téléphone à l'hôpital pour l'appeler, et puis je n'ai pas pris le temps, et puis je n'ai pas osé, je crois que j'ai eu peur, j'ai repoussé l'échéance. Et aujourd'hui je m'en veux.

Parce qu'aujourd'hui, je viens d'apprendre son décès.

Pour autant, je suis "heureuse" de savoir qu'elle avait le sourire à chaque fois qu'elle entrait dans ma classe, heureuse d'avoir été là pour l'écouter, de temps en temps, heureuse de savoir que, la dernière fois que je l'ai vue, je lui ai fait un grand sourire et lui ai souhaité une bonne journée et j'ai obtenu son sourire et son "merci" en retour. Je sais qu'elle se sentait mal dans l'école, elle se sentait méprisée. Mais je sais aussi qu'elle se sentait bien dans ma classe. La dernière fois que j'ai parlé avec elle, elle m'a dit "tout le monde n'est pas comme vous". Et je sais, par une de ses collègues, qu'elle appréciait lorsqu'elle était dans ma classe. Je suis heureuse de lui avoir donné cela. C'est peu de choses, un simple sourire, une écoute bienveillante, mais je suis heureuse d'avoir pu lui offrir cela dans cet environnement où elle se sentait si mal.

Et puis cette histoire m'amène à une réflexion que je me suis déjà faite par le passé. Certaines personnes se plaignent souvent, et nous agacent profondément. Nous sommes amenés parfois à des jugements à l'emporte-pièce. Je trouve triste de ne pas entendre qu'une personne est en souffrance. On ne peut pas écouter toutes les personnes en souffrance de notre entourage, on est humains et on a aussi nos propres problèmes et nos propres limites. Mais, au moins, ne jugeons pas les personnes qui disent se sentir mal. Soyons, sinon à l'écoute, du moins dans l'acceptation que tout le monde n'a pas la force de garder son mal-être pour lui.

Je ne pourrai pas être à son enterrement, qui aura lieu vendredi, je ne serai pas dans la région. Mais j'aurai une pensée pour elle, pensée qui s'ajoutera à toutes les pensées que j'ai eues pour elle depuis que je la connais, depuis que je sais qu'elle allait mal, depuis que je la savais arrêtée, depuis que je la savais malade et hospitalisée. Je vais mettre une bougie à brûler ce soir, en sa mémoire.

Je souhaitais vous raconter cela afin que, vous aussi, vous ayez une pensée pour elle. Même si vous l'oubliez ensuite, je sais au moins que les pensées de mes amis seront allées vers elle ne serait-ce que le temps de cette lecture. Vous qui avez lu ce texte, et pensé à cette personne tout le long de cette lecture, je vous remercie pour elle.

Repose en paix, j'espère que tu trouveras de l'amour et de la lumière là où tu es.

dimanche 24 août 2014

L'invité du soir, de Fiona McFarlane

Le mari de Ruth Field avait insisté pour qu'ils viennent vivre dans leur résidence secondaire face à la mer, et quand ils y ont finalement emménagé, il n'y a vécu qu'un an avant de laisser Ruth veuve dans cette maison qu'elle n'apprécie pas vraiment. Elle tâche depuis lors de vivre sa retraite au bord de la mer en laissant beaucoup de ses actes se faire dicter par le hasard. Le hasard, aussi, qui lui amène Frida Young, cette aide-ménagère qui débarque un beau jour, se disant envoyée par les services sociaux pour aider Ruth dans son quotidien ? Frida qui vient d'abord une heure par jour, puis de plus en plus, jusqu'à s'installer chez Ruth dans des conditions dérangeantes. Petit à petit, les femmes deviennent proches et Ruth raconte à Frida sa vie de jeune fille qui a grandi aux Iles Fidji et a laissé derrière elle, en venant s'installer en Australie, un premier amour de jeunesse qui lui avait brisé le coeur. Nous sommes pourtant rapidement en proie à des doutes face à la lunatique Frida qui est tour à tour rassurante ou effrayante. Et que dire de cet étrange visiteur sauvage, un tigre mangeur d'hommes, qui vient hanter les nuits de Ruth, persuadée de trouver au petit matin des preuves de son passage dans sa maison ? Petit à petit, le roman nous entraîne dans sa spirale implacable qui nous laisse incapables de refermer ce huis-clos oppressant avant d'être allés jusqu'à la page finale.

Premier roman de Fiona McFarlane, l'écriture est fluide et la structure intelligente. Jamais elle ne tombe dans le pathos avec les récits de la vieille dame, et l'alternance entre la période d'aujourd'hui et celle de la jeunesse de Ruth est habilement menée, de façon à ce que le récit de chaque période reste attractif et apporte un éclairage à l'ensemble. L'ambiance s'alourdit de façon très subtile, sans qu'on sente vraiment venir les choses, et soudain l'on se rend compte que l'on s'est laissé happer par cette histoire singulière et qu'on ne peut plus vraiment poser le livre sans en ressentir un brin de frustration.

Rien n'est convenu, on se laisse juste porter sur les vagues jusqu'à l'inextricable épilogue auquel on s'attend sans vraiment y croire. Un roman qui m'a enthousiasmée et que j'ai aimé lire, presque d'une traite !


samedi 23 août 2014

Il était une fois un petit enfant de 90 ans...

Une maison de retraite qui partage ses locaux avec une crèche. Une véranda chez les anciens qui donne directement sur le jardin de jeux des tout neufs. Ca m'a fait sourire, quand je suis arrivée. Puis, une fois entrée dans la dénommée "Résidence", cette proximité a pris une toute autre dimension.

De personnes âgées, je n'avais côtoyé jusque là que mes aïeux. 

Je me souviens, petite, être montée un jour de grand soleil sur les genoux tremblants de mon arrière-grand-père et avoir observé, interloquée, sa main qui ne cessait de gigoter. Je me souviens m'être faite houspiller : "laisse-le tranquille, voyons !". J'ignore ce que j'ai fait ensuite, tout ce que je garde de ce moment, c'est la consternation dans laquelle m'avait plongée ce membre qui ne parvenait à rien attraper sans être parcouru de cette espèce de frisson exagéré, ce membre sur lequel l'homme semblait ne plus avoir beaucoup d'autorité. Je n'ai aucun souvenir des échanges que nous avons pu avoir. Et surtout, je ne me souviens pas l'avoir côtoyé suffisamment, ni peut-être jusqu'à assez tard, pour voir la déchéance.

Je me souviens aussi, beaucoup mieux, des parents de ma grand-mère paternelle, décédés bien plus tard. J'ai eu le temps de les connaître et je peux encore, quand je pense à eux, entendre leurs voix, leur rire, je revois leur façon de parler, de s'asseoir, de se mouvoir. Je me souviens des après-midis que l'on allait passer chez eux, je revois leur maison et la cour dans laquelle on jouait. Je n'ai pas eu à voir la décrépitude s'emparer d'eux. Mon arrière-grand-mère a fait un séjour en maison de retraite, mais je ne me souviens pas l'y avoir vue souvent et je ne me souviens pas qu'elle ait décliné au point de ne plus se souvenir de nous. Je ne sais plus. La mémoire embellit peut-être mes souvenirs ?

Je me souviens aussi de la maman de mon grand-père maternel. Oh, je ne peux pas vraiment dire que je l'aie connue, disons que nous avons vécu en parallèle pendant quelques années, mais je ne l'ai pas vue souvent. Ce que je sais, par contre, c'est qu'une fois en maison de retraite, elle a cessé de se nourrir jusqu'à ce que (ou devrais-je dire "afin que" ?) la vie la quitte. Elle, indépendante, qui s'était occupée de tout pendant toute sa vie, elle qui n'avait jamais eu besoin de l'aide de personne, elle qui, au contraire, avait pris soin des siens jusqu'à un âge avancé, elle n'a pas supporté la maison de retraite et a préféré, dans ces conditions, tirer sa révérence.

Je me suis sentie étrangement proche d'elle hier, quand j'ai pénétré l'enceinte de cette résidence pour personnes âgées. Tout a l'air fait, pourtant, pour que les pensionnaires s'y sentent bien. Le personnel est souriant et dynamique, les soignantes connaissent leurs patients et les appellent par leur nom quand elles les croisent dans les couloirs, l'environnement est joli, les couleurs joyeuses et des fleurs disposées çà et là. Dans les chambres des pensionnaires, les meubles qui les ont accompagnés toute leur vie sont présents, afin qu'un semblant de vie normale entre en ces murs. Dans les ascenseurs, l'on peut voir des affiches annonçant le planning des activités prévues pour les prochaines semaines : atelier mosaïque, soirée jeux de société, matinée manucure... Et, partout dans l'établissement, la reconstitution d'une vie normale : un marchand de journaux "à l'ancienne", une petite maisonnette en carton-pâte, une salle de restauration à l'image d'un grand salon... Tout est fait pour que cette "vie-réelle" factice apparaisse comme authentique. 

Et pourtant.

Et pourtant, ces personnes âgées ne sont pas dupes. Celles qui sont encore lucides ne s'y trompent assurément pas. Celles qui sont tellement perdues qu'elles ne reconnaissent plus les personnes qui leur étaient chères, ne doivent pas saisir le lien entre cette fausse réalité et l'extérieur. Ont-elles seulement encore conscience qu'il y a une autre vie ailleurs ?

Ce matin-là, on m'a demandé mon aide pour permettre à certaines personnes âgées en demande d'assister à la messe mensuelle qui est dispensée dans un petit salon reconverti en chapelle pour l'occasion. J'y suis allée le coeur bien accroché, décidée à apporter à ces personnes un grand sourire et un peu de joie dans leur quotidien. Oh, je me doutais bien que je rencontrerais quelques personnes qui divaguent. Que j'entrerais dans l'ambiance feutrée d'une maison de retraite où les personnes ont besoin d'aide pour les tâches les plus élémentaires. Que tout ne serait pas rose. Mais tout de même. Je ne m'attendais pas à ça.

"Ca", c'est une immense école maternelle dans laquelle les élèves ont 90 ans et ne sont plus maîtres d'eux-mêmes. C'est un endroit où l'on aide des "enfants" à marcher, mais où l'on sait que l'enfant en question n'ira plus vers le progrès, mais vers le déclin. Où l'on parle à des personnes qui nous regardent intensément sans sembler comprendre un traître mot de ce qu'on leur dit. Où l'on s'en veut d'avoir tenté d'aider des personnes qui se sont vexées parce que notre aide les a directement renvoyées à leur handicap. 

Ce matin-là, donc, me voilà sur les pas de C., habituée à venir ici pour aider les personnes âgées chaque mois pour la messe. Nous frappons aux portes des personnes voulant y assister, nous entrons avant même d'entendre une réponse.

La première femme nous demande plusieurs fois de répéter ce qu'on dit, elle n'entend plus rien. On s'avance jusqu'à presque lui crier à l'oreille pour qu'elle finisse par comprendre que c'est aujourd'hui la messe. Mais elle est encore en chemise de nuit, et nous explique qu'elle attend qu'une soignante vienne l'aider à s'habiller, mais que personne ne vient. Un enfant dépendant d'une "grande personne", mais cet enfant-là a vécu de nombreuses années, a su s'occuper d'elle et probablement d'autres personnes, et a maintenant besoin de quelqu'un pour l'habiller.

Nous la laissons en lui disant que nous repasserons plus tard, quand elle sera habillée. En attendant, nous avons encore beaucoup d'autres personnes à aller chercher. Une femme nous regarde mais ne parvient pas à émerger de son sommeil. On voit qu'elle lutte pour ouvrir les yeux, mais ses paupières sont décidément trop lourdes, nous décidons de la laisser se reposer. Une autre encore nous voit arriver, nous regarde sans nous voir, l'air complètement absent. Elle n'est pas habillée, mais elle sait faire. Elle comprend. Elle se lève sans un mot et commence à se préparer. Nous lui laissons son intimité et lui annonçons notre retour dans quelques minutes pour l'accompagner au salon-chapelle. En attendant, nous passons voir encore d'autres personnes. L'une d'elles avance avec difficulté, mais son oeil vif et son sourire pétillant nous montrent qu'elle sait de quoi on parle, elle se lève et avance, digne et vaillante, à tout petits pas vers le salon, le visage illuminé par un large sourire laissant présager de sa joie d'assister à cette célébration. Nous poursuivons notre tour. Nous croisons sur notre chemin la première femme, qui déambule en fauteuil roulant dans les couloirs, désespérée que personne ne vienne l'aider à faire sa toilette et s'habiller, voyant bien qu'elle sera en retard... Nous avons prévenu les soignantes, mais nous sommes au mois d'août, il y a moins de personnel... Plusieurs autres femmes ne sont pas encore habillées, certaines sont avec leur soignante en train de faire leur toilette, dans ce cas nous restons dehors et prévenons simplement que la messe va bientôt commencer. Certaines sont amenées en fauteuil, d'autres en déambulateur. Nous repassons chercher celles qui devaient finir de s'habiller. J'aide une femme à avancer en s'appuyant sur moi. Nous sortons de sa chambre puis, sans rien dire, elle y retourne. Je la suis, sourcil froncé, me demandant à quoi elle a pensé soudainement. Et c'est le coeur serré que je la vois changer de chaussons. Elle a ses chaussons pour sa chambre, et une autre paire de chaussons pour en sortir. C'est sa façon à elle de signifier qu'elle "sort", qu'elle va à la rencontre de ses pairs en dehors de son petit chez-elle. 

Petit à petit, tout le monde finit par être installé et la messe commence, avec du retard, avant que la première femme, celle qui n'avait personne pour l'habiller, n'ait eu le temps d'arriver, mais on nous a fait savoir que quelqu'un la prépare, elle arrivera bientôt.

Je prends alors conscience que notre rôle ne s'arrête pas à aller simplement chercher les femmes et les aider à venir. Dans ce tout petit salon transformé pour l'occasion, la communauté ne chante pas, ces femmes sont trop fatiguées ou peut-être trop timides, ou bien les deux à la fois, et nous chantons pour elles, pour faire de cette messe un moment qui ne soit pas gris et triste, mais bien un envoi de lumière et d'espérance pour illuminer leur quotidien.

Une femme est installée en face de moi, je croise souvent ses yeux sombres et concentrés qui me regardent intensément, elle a l'air déterminé de ceux qui savent parfaitement ce qu'ils font et pourquoi ils le font.

La dame qui avait besoin d'aide pour s'habiller est enfin arrivée. Le prêtre est en train de dire son homélie, et la dame le regarde avec surprise. Le prêtre qui vient habituellement est en vacances, et c'est donc un autre prêtre qui est venu le remplacer. Alors, sans aucune retenue, comme un enfant dans une classe de maternelle, la dame indignée s'exclame - très fort parce qu'elle n'entend pas bien - "mais c'est pas l'curé, ça !!". Et comme pour une remarque enfantine, nous rions, attendris. Le prêtre lui explique gentiment pourquoi "son curé" n'est pas là, et la femme rassérénée, coupe à nouveau l'homélie du prêtre pour partager, très fort à nouveau, sa joie de voir le soleil briller ce jour !

Invitée à lire à haute voix un des textes de la célébration, je me prends à lire à ces personnes comme je pourrais le faire dans ma classe avec des tout petits : consciente que certains n'entendent pas bien, je ralentis mon débit et je parle fort, en espérant que toutes les personnes présentes auront entendu comme il faut.

Puis arrive le moment où l'on se donne la paix du Christ : on se tourne les uns vers les autres, on se serre la main chaleureusement en se souhaitant mutuellement que la paix du Christ soit avec nous. Etant données les circonstances, nous faisons, toutes les "accompagnatrices", le tour des personnes âgées présentes, toutes soit en fauteuil soit avec des difficultés pour se déplacer. Avec un grand sourire et la main ferme, je vais leur souhaiter la paix du Christ à chacune, les regardant droit dans les yeux, en essayant d'y mettre autant de chaleur que je le peux, et avec sincérité. Certaines s'attardent, gardent ma main dans les leurs et me renvoient mon sourire. Certaines tendent la main parce qu'elles voient les autres faire et regardent, perdues, les yeux dans le vague. En dernier, j'arrive à cette femme au regard déterminé, celle qui me regardait avec insistance depuis le début de la célébration. Lorsque je lui prends la main, j'ai l'impression de la tirer d'une immense rêverie. Elle me regarde alors comme si elle me voyait pour la première fois, et d'un seul coup son regard s'adoucit et son visage s'illumine d'un sourire. C'est alors qu'à la place du "La paix du Christ" attendu, elle s'exclame "bonjour ! Comment ça va ?". C'est à ce moment que je comprends que son regard si concentré ne l'était peut-être que pour ses rêves brouillant sa réalité. 

Je retourne m'asseoir et la célébration se termine sans rien de particulier à noter. A la fin, bien sûr, il faut ramener tout ce petit monde dans les chambres, ou dans le restaurant car l'heure du repas approche. C. me demande si je veux bien pousser le fauteuil d'une dame, j'accepte bien entendu, je suis venue là pour aider. Je prends les poignées du fauteuil, puis je me penche vers la dame : de la même façon que, quand mes enfants étaient tout bébés, j'estimais qu'ils méritaient d'être considérés dès les premiers jours comme des personnes à qui l'on explique ce qui leur arrive, de la même façon que, forte de cette conviction, je ne les passais jamais à d'autres bras sans leur avoir dit avant "je vais te mettre dans les bras de telle personne", de la même façon que je leur expliquais tout ce qu'il allait leur arriver de prévisible, de cette même façon, j'ai mis ma main sur l'épaule de la dame, je l'ai regardée et je lui ai dit "je vais prendre votre fauteuil et je vais vous emmener au restaurant". Nous commençons à rouler, et la dame d'un seul coup me demande si on va dans sa chambre avant. Je demande donc à C., qui a l'habitude, mais elle me dit que non, ce n'est pas la peine, puisque c'est l'heure du repas. Nous descendons par l'ascenseur dans lequel, malencontreusement, je butte avec la roue du fauteuil sur le pied de cette dame au regard concentré sur ses rêveries, qui se met à pleurer et à se plaindre comme un enfant. Je me confonds en excuses, je ne sais plus où me mettre. Je ne pense pas lui avoir fait réellement très mal, mais la réaction est exacerbée... comme celle d'un enfant. La dame finit par s'arrêter de pleurer, mais désormais elle me fusille du regard. 

Quand on arrive au restaurant, la dame que je pousse en fauteuil nous dit qu'elle voulait passer dans sa chambre, elle voulait son déambulateur, parce que son fauteuil est trop grand et qu'elle ne peut pas s'asseoir à table avec ! Nous voilà donc parties dans le sens inverse pour aller chercher ledit déambulateur. A l'étage, nous croisons une soignante qui nous demande de mettre le fauteuil devant l'ascenseur ; elle nous apporte le déambulateur, et, à deux, nous aidons cette femme de 95 ans à se mettre debout pour s'appuyer sur son déambulateur. La soignante me dit "à partir de là, c'est bon, elle sait faire, vous pouvez la laisser !". Elle sait faire, oui. Mais ce n'est pas un automate. Si elle sait faire, ça n'empêche qu'elle a peut-être envie de compagnie ? Je lui demande donc si je peux la laisser, ce à quoi elle me répond : "oui, ou alors vous pouvez venir, aussi, hein, il y a de la place dans l'ascenseur !". J'interprète peut-être mal, mais je décide que c'est une façon à peine déguisée de demander ma compagnie pour aller jusqu'au restaurant où elle retrouvera ses amis. 

Pendant que nous attendons l'ascenceur, une autre femme arrive, et met sous les yeux de ma ptite dame un crayon kôhl en lui demandant de quelle couleur il est. Ma ptite dame ne lui répond pas, car elle est en train de m'expliquer que cela fait dix ans, cette année, qu'elle est logée ici. Elle arrive à s'amuser du fait que cette femme qui vient de faire irruption est sa troisième voisine en dix ans ; elle-même est toujours là et voit défiler les autres. Pendant ce temps, l'autre insiste : "c'est de quelle couleur ? Mais dis-moiiii, il est de quelle couleur ce crayooon ?", telle un enfant qui n'a pas encore appris à attendre son tour pour prendre la parole. Pour couper court à cet interrogatoire en fanfare et réussir à écouter mon interlocutrice, je me penche et lui dis dans un sourire "il est gris, Madame", l'autre m'observe, comme si elle découvrait soudainement ma présence. Son visage s'éclaire, puis elle me tend un autre crayon et me demande de quelle couleur est celui-là, et je lui dis "bleu". Et, pendant que la dame que j'accompagne continue de me raconter sa vie ici, entre sourire et mélancolie, pendant qu'elle me dit sans amertume que le personnel ici sait bien que les pensionnaires sont en fin de vie, l'autre me remercie chaleureusement pour les informations que je lui ai données, puis tapote avec ses crayons l'épaule de la dame qui parle et, l'air mauvais, lui dit : "Méchante ! Tu es vilaine, toi ! Je m'en souviendrai !"... Je m'en veux d'avoir provoqué l'ire de la dame contre sa voisine, mais devant l'indifférence de l'autre provoquée par cette petite manifestation de colère, je me rassure en me disant que, peut-être, cette petite chicane partira dans les méandres de la mémoire perturbée de cette dame qui ne connaît plus ses couleurs. Cette enfant âgée qui se comporte comme les petits de la crèche à côté, sauf qu'aux petits à qui l'on apprend les couleurs, on se dit qu'à force de répétition, cela rentrera et qu'un jour on pourra applaudir avec enthousiasme quand ils énonceront toutes leurs couleurs sans se tromper... tandis que là, il est malheureusement probable que malgré les répétitions, son discernement des couleurs n'ira plus jamais qu'en déclinant... 
Enfin, l'ascenseur arrive. Au rez-de-chaussée, je conduis la petite dame jusqu'à l'entrée du restaurant, où je la laisse aller s'installer tranquillement. A ce moment-là, j'entends un monsieur crier très fort "Ooooh ! Mais meeeerde !". Surprise, je m'arrête et remarque que personne ne réagit. Quelle tristesse de constater que ce cri doit être habituel ici... En repartant, je croiserai la dame perdue dans ses rêves qui, en croisant mon regard, m'observera d'un air sévère. A moins qu'elle ne soit repartie sur son air concentré du début, et ait oublié m'avoir seulement croisée auparavant ?

C'est le coeur à la fois lourd et léger que je ressors. Déroutée, je suis tout à la fois triste d'avoir vu ces personnes perdues dans des pensées qui n'appartiennent qu'à elles, contente d'avoir pu en aider certaines à assister à ce moment important pour elles, rassurée et admirative devant les personnels qui s'occupent d'elles à longueurs de journées, et pleinement consciente qu'en dehors de mon petit monde à moi vivent des personnes esseulées, qui, pour certaines, n'ont d'autre compagnie au quotidien que des personnes qui ne savent plus bien où elles se trouvent, que certaines le prennent avec philosophie, que d'autres sont capables d'arborer encore des mines consciemment joyeuses, que d'autres encore se ferment et finissent peut-être par s'enfermer en elles-mêmes, impénétrables à qui que ce soit d'autre. Ravie aussi de savoir que de belles personnes s'occupent d'elles ; non seulement les personnels de la maison de retraite, mais également des bénévoles, comme C. qui m'a guidée ce matin, et m'a raconté ce qu'elle fait d'autre pour ces personnes qui méritent tant qu'on n'oublie pas leur humanité. Voir C. se pencher pour embrasser un petit monsieur en fauteuil et lui promettre de lui rendre visite la semaine suivante, et en retour l'éclat qui a brillé un instant dans les yeux de cet homme manifestement en attente d'heureuses perturbations dans son quotidien, m'a profondément émue.

J'ai été saisie par cette similitude entre les attitudes de certaines de ces personnes d'un âge respectable et celles des élèves de maternelle qui viennent à moi chaque matin de période scolaire. Je savais que cela existait, mais jusque là, je ne faisais qu'imaginer, n'ayant jamais eu vraiment à côtoyer une personne en maison de retraite. Aujourd'hui, j'ai partagé quelques courts instants de leurs existences et cela m'a profondément remuée. Les métiers des personnels qui gravitent autour de ces personnes sont ô combien nécessaires, et doivent, je crois, faire l'objet d'une vocation. Pour ma part, ma toute petite contribution m'a plu, dans le sens où elle m'a permis de mettre en oeuvre une part de ma vocation d'être humain qui demande à s'étendre encore et encore : aider les autres, leur apporter soutien et chaleur humaine. 
Si j'irais travailler dans un tel endroit ? Je ne crois pas. Je crois que j'ai encore trop besoin de la présence vivante, vivifiante et pleine de promesses des enfants en bas âge. Cette même présence qui doit probablement rasséréner les personnes âgées de cette résidence lorsqu'elles observent jouer les enfants de la crèche qui jouxte leur maison de retraite, c'est là tout le sens que je vois à cette proximité des deux établissements recevant des représentants des deux extrémités de la vie... 
Si j'irais y rendre service de temps à autres ? J'y réfléchis très sérieusement.

mercredi 30 juillet 2014

Demain est un autre jour, de Lori Nelson Spielman

Peu de temps après la mort de sa mère, Brett se trouve dans le bureau du notaire pour s'entendre dire qu'elle ne touchera son héritage que dans un an, si toutefois elle a atteint certains objectifs d'ici là. Et ces objectifs, ce sont tout simplement ceux qu'elle avait listés à 14 ans, quand elle avait la vie devant elle. Elle réagit d'abord violemment à cette annonce qu'elle ne parvient pas à décrypter. Pourquoi sa mère, dont elle était si proche, lui ferait ça ? C'est en colère et déçue qu'elle part de chez le notaire. Les circonstances vont pourtant la pousser à remplir son premier objectif, puis, peu à peu, mettre en danger son quotidien bien huilé pour eller, finalement, vers le genre de vie dont elle avait rêvé avant de s'enfermer dans la platitude confortable qu'elle s'est façonnée. Elle ira de rencontre en rencontre, sentira toujours auprès d'elle le soutien de sa mère, pour aller vers ses objectifs, et, finalement, vers sa vie.

Ce roman n'a rien de révolutionnaire, mais il est gai et coloré, facile à lire, et l'on aime suivre avec Brett les différentes marches de son chemin vers le bonheur. Sans être un ouvrage philosophique, il invite toutefois à s'interroger sur nos propres rêves et ce que l'on en a fait. J'ai aimé la simplicité de l'écriture, la vraisemblance - globalement - de ce qui advient et, surtout, la façon dont l'auteur brouille les pistes, de façon à ce que tout ne soit pas convenu dès le début. J'ai apprécié aussi de lire que la vie de joie vers laquelle se dirige Brett n'est pas une vie standardisée, pleine d'argent et de luxe, ni d'une originalité délirante, mais bien vers celle qui lui correspond, à elle, et qui fera son bonheur. Une lecture rafraîchissante !

mardi 29 juillet 2014

Les souvenirs, de David Foenkinos

Dans un récit entrecoupé de souvenirs des différents protagonistes de l'histoire - dont certains n'y font qu'une très brève apparition, David Foenkinos nous expose ici avec pudeur et humour les moments-clés de la vie d'un jeune homme maladroit, mal dans sa vie, plein de rêves, mais qui ne croit pas assez en lui pour les réaliser. 

Avec cette jolie plume toute en simplicité qui le caractérise, David Foenkinos nous donne à voir les errements de ce jeune homme, et toutes les pensées qui l'accompagnent, qui font de lui cet être si attachant, parce que si semblable à chacun de nous, au fond. De son attachement touchant à ses grand-parents, à l'étrangeté du couple formé par ses parents, en passant par sa propre vie de couple, nous traversons ce roman et la vie de ce jeune homme au rythme de son introspection à laquelle il nous convie, et nous fait prendre part pleinement par le ton employé et, entre autres, toutes ces notes de bas de pages qui semblent nous être directement destinées. 

Ce n'est que le deuxième roman que je lis de lui, mais il me semble déjà déceler comme une marque de fabrique le fait de construire ses romans de façon à ce que la conclusion permette inéluctablement de "boucler la boucle". 

On referme ce roman touché par sa simplicité, sa proximité avec notre propre vécu ou nos propres façons de penser parfois, emportés par la générosité de ce jeune homme et convaincus que le don le plus précieux que l'on puisse faire aux personnes que l'on aime est tout simplement le temps et l'importance qu'on leur accorde... et les souvenirs que l'on se construit avec eux.

A éviter comme toujours : lire la quatrième de couverture (de l'édition de poche) qui reprend un passage situé dans les dernières pages du livre et ne reflète absolument pas ce que l'on trouve en plongeant dans ce roman...

lundi 28 juillet 2014

L'homme qui marchait sur la lune, de Howard McCord

Dans ce roman stupéfiant, nous suivons William Gasper au coeur d'une montagne dont il semble connaître les moindres anfractuosités. Dès le début, il nous intrigue par sa personnalité singulière, qui se dévoilera au fil de ce long monologue. 

Personnage bien étrange que ce William Gasper qui, au fur et à mesure de son avancée, se révèle tour à tour héros ou abject sans-coeur, mais tout ce qu'il fait est sous-tendu par une réflexion dont il nous livre tous les méandres sans détour et qui n'appartient qu'à lui. A moins que, dans ses divagations teintées parfois de poésie, parfois de cruelle lucidité, il ne nous ressemble finalement un petit peu ? Ne reflète-t-il pas, quelque part, les errances de l'esprit humain et ses côtés sombres parfois bien enfouis tout au fond ? Son espèce de paranoïa qui confine parfois à la folie n'est pas sans rappeler nos propres questionnements sur l'Autre, poussés dans notre cas, évidemment - et heureusement - à un moindre degré. Il devient, pour moi, un symbole vivant de l'ambivalence humaine, de cette incapacité à être totalement bon ou totalement mauvais, de ces lubies que l'on a parfois et qui nous poussent à commettre des actes dont la logique ne tient parfois qu'à une simple interprétation de notre part des intentions de l'autre à notre égard. 

Comme toujours, je déconseille vivement la lecture de la quatrième de couverture qui en dit beaucoup trop, notamment sur l'identité de cet homme, qu'il est vraiment dommage de ne pas découvrir sous son éclairage à lui. 

Voilà un roman qui me laisse perplexe, mais pleine de réflexions sur la nature de l'homme.

dimanche 27 juillet 2014

Transcendance, de Wally Pfister

Nous sommes dans un futur pas si lointain, où les scientifiques ont réussi à injecter, dans une machine, une conscience animale. De l'animal à l'homme, il n'y a qu'un pas, qui est franchi dans ce film. Et ce n'est rien de moins que la conscience d'un des scientifiques ayant activement travaillé sur ce projet, récemment décédé, qui est installée dans un ordinateur. De là commence un débat : que reste-t-il vraiment de lui dans cette machine ? Même si le cerveau de l'être humain est constitué de signaux électriques, peut-on considérer cet ordinateur doté de sa mémoire et de sa conscience comme un autre lui ?
Ce film a été descendu par la critique, des professionnels comme des particuliers. Je crois qu'en tant que film de science fiction, une grande attente était portée sur les effets spéciaux, certes pas spécialement remarquables. Et pour ceux qui attendaient un blockbuster, c'est raté. Pas (trop) d'explosions ou de cascades en tout genre. Si l'on va voir ce film pour ça, on s'ennuie. Pour moi qui n'aime pas beaucoup les films américains à gros budget où ça pétarade de partout et où l'on finit sur une morale mièvre avec un nouveau couple à la clé que l'on a vu venir dès le début du film, c'était plutôt une bonne nouvelle. Car, si l'action n'est pas délirante, en revanche, la réflexion est là d'un bout à l'autre de l'histoire. 

Certains diront que c'est du déjà-vu, l'humain contre la machine. Pour moi, le film apporte pourtant un éclairage nouveau car il ne s'agit plus là de deux clans clairement définis : d'un côté l'humain, de l'autre la machine. Nous avons là l'humain dans la machine, où nous ne savons plus très bien quelle est la part d'humanité et celle d'artificiel. Nous avons, non pas la machine qui prend le contrôle de l'humanité, mais un humain qui, avec les capacités d'une machine (ou bien l'inverse), tente d'apporter le bien sur Terre. Nous avons en face de lui ceux qui trouvent ça formidable et ceux qui en ont peur et cherchent à le détruire. Nous avons une machine capable de progrès extraordinaires en termes de santé - médicale et environnementale - mais pour laquelle nous passons notre temps à nous demander quelle est sa part d'humanité qui souhaite réellement le bien des humains, et quelle est sa part d'artificiel qui souhaite supplanter les hommes pour les contrôler. 
J'ai lu çà et là des comparaisons avec Terminator ou autres films du genre. Pour ma part, je trouve que ça n'a rien à voir ; la réflexion engagée là est un cran - voire dix ! - au-dessus. Quant à ceux qui estiment que 2001 Odyssée de l'Espace était nettement supérieur, j'ai envie de répondre que 2001 était probablement formidable, mais malheureusement pas à la portée de tout un chacun, et moi-même, je me souviens avoir été loin de tout comprendre - tant au niveau de ce qui s'y passait concrètement que des messages transmis. Ce film-ci a au moins le mérite d'être à la portée de n'importe qui, et on n'a pas besoin de faire partie d'une élite pour comprendre au moins l'action, même si l'on ne voit pas tous les mêmes éléments de réflexion sous-jacente.
 
Le fait que les clans ne soient pas imperméables rend le film encore plus humain et aucunement manichéen. Au contraire, on passe le film à se demander où est le bien, où est le mal. On comprend complètement ceux qui combattent la technologie semi-humaine, et en même temps on se demande s'ils ne sont pas en train de détruire une sacrée avancée. On se rend compte également de la dépendance que nous avons développée face aux machines qui font entièrement partie de nos vies, et de la difficulté que l'on aurait à vivre sans aujourd'hui. Que ce combat que mènent ces rebelles, il faudrait peut-être le mener avant qu'il ne soit trop tard... Ou bien accepter dès aujourd'hui que les machines font partie de notre évolution, et en accepter les conséquences sur nos vies. L'ordinateur à conscience humaine suscite tantôt notre enthousiasme, tantôt notre méfiance, parfois il nous fait peur et parfois on se rend compte à quel point ce qu'il fait est bon pour l'humanité. Les hommes qu'il soigne, il les relie aussi à son réseau afin, dit-il, que tous soient reliés dans une grande conscience commune. Ceux qui y sont reliés ont besoin de leur source ; ceux qui ne le sont pas, soit viennent s'y raccorder, soit le combattent. La question reste posée jusqu'au bout du film : cet ordinateur à conscience humaine était-il bon ou mauvais ? Ses bonnes intentions étaient-elles sincères ? Y avait-il une réelle humanité en lui ? Chacun y répond en son âme et conscience, certains ont une réponse qui leur est évidente, dans un sens ou dans l'autre, et d'autres naviguent entre les deux sans trop savoir. Et cela nous renvoie à notre condition humaine faite de doutes et de questionnements sans fin. 
A ce stade de ma réflexion, j'ai même envie de pousser un peu plus loin et de voir dans ce film un parallèle qui me paraît évident avec une histoire vieille de plus de 2000 ans. N'y a-t-il pas eu un homme, à cette époque, qui s'est mis à guérir les hommes miraculeusement ? N'y a-t-il pas eu ceux qui le suivaient et ceux à qui il faisait peur ? N'est-il pas dit que nous ne faisons qu'un dans son corps, que nous appartenons tous à un seul corps et un seul esprit ? N'y a-t-il pas certains de ses disciples qui ont douté ? N'y en a-t-il pas un qui s'est excusé d'avoir douté ? N'a-t-il pas été trahi par l'un des siens ? N'a-t-il pas été détruit par ceux à qui il faisait peur ? N'est-il pas ressuscité ? Et ne restait-il pas alors quelques personnes pour croire en lui ? Je crois que, dans un film, rien n'est laissé au hasard. Je n'ai jamais assisté à un tournage, mais il me semble que chaque petit détail, notamment dans les costumes et les accessoires, est pensé et trouve sa place de façon logique. Est-ce donc un hasard si l'un des personnages principaux du film arbore ostensiblement une petite croix chrétienne autour du cou ? Et si c'est lui qui, à la fin, est témoin d'une sorte de résurrection symbole d'espoir dans ce monde exsangue laissé après la fin de cet être mi-humain, mi-artificiel ? Permettez-moi d'en douter.
En conclusion, l'on y voit le message que l'on souhaite y voir, et peut-être mes extrapolations sont-elles complètement à côté de la plaque. Toujours est-il que j'ai trouvé ce film très intéressant par les interrogations qu'il pose - ne serait-ce que sur le clivage homme / machine si l'on ne souhaite pas aller aussi loin que ce dont je parle juste au-dessus - et j'ai beaucoup apprécié qu'il ne soit pas gâché par des effets spéciaux ou une histoire mièvre entre les personnages, ce qui en aurait occulté une grande partie de l'intérêt. Allez le voir, dites-moi ce que vous, vous y avez vu, et ce que vous en avez pensé !